Cet article est déjà paru dans les Archives de Philosophie, 66-3 - Automne 2003, Dossier : T.S. Kuhn, après la Structure (dir. S. Laugier.
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On conçoit fréquemment et à juste titre le tournant de l'épistémologie américaine des années 1960-80, et la mise en cause, par Thomas S. Kuhn et d'autres philosophes des sciences (comme Imre Lakatos, Paul Feyerabend, Hilary Putnam et Ian Hacking) de l'épistémologie issue du positivisme logique, comme une rupture avec un modèle épistémologique (mainstream) dominant. Ce tournant dans la philosophie de la science a eu deux aspects principaux : une conception radicalement nouvelle de la nature de la science, et une approche également nouvelle des méthodes appropriées pour résoudre les problèmes de la philosophie de la science - approche liée, inévitablement, à une redéfinition de la méthodologie scientifique. En effet, ce qui s'est joué à cette époque est le statut de la philosophie de la science, par la découverte, au sein même de l'épistémologie de langue anglaise héritière du positivisme logique, de l'historicité de la science. Il s'agit là d'une rupture importante, qu'il ne s'agit pas de sous-estimer, et qui peut conduire certainement aujourd'hui avec le recul, à une mise en cause de la dualité des deux styles épistémologiques, le style français et le style anglo-saxon. C'est ce que je vais présenter dans un premier temps - il s'agit de choses assez connues. Mais (second temps) on s'est aperçu, depuis un moment, que cette vision des choses peut-être est un peu caricaturale, et que sur le plan, justement historique, le rapport des deux épistémologies n'est peut-être pas si évident ou d'emblée polémique. La Structure a été publiée dans la moribonde Encyclopédie de la science unifiée : Kuhn n'a jamais attaqué directement Carnap, ni inversement. On a des lettres de Carnap à Kuhn tout à fait élogieuse sur son ouvrage (travail fait par Reisch). Les attaques contre Kuhn sont essentiellement venues des post-quiniens (Davidson), ainsi que de postpoppériens comme Lakatos ; et ces attaques ont inclus Quine, pourtant héritier de Carnap. Sur le fond ensuite, on peut constater que bien des aspects de l'œuvre de Carnap, et notamment sa conception de la signification, préfigurent la conception de Kuhn ou certains de ses aspects les plus marquants. Ces éléments ont été examinés dans des articles récents de Earman et Irzik/Grünberg. Ils ont déclenché une polémique, certains taxant de « révisionnisme » cette tentative de redonner une continuité à l'histoire de l'épistémologie au XXe siècle. On parle même de révisionnisme pour tout ce travail de réhabilitation de l'empirisme logique (cf. Friedman et Reconsidering Logical Positivism) qui s'opère depuis quelques années aux Etats-Unis. Mais on pourrait dire que c'est une double réhabilitation, qui fait aussi de l'œuvre de Kuhn non pas une dérive irrationaliste (exploitée ou critiquée en ce sens) mais un moment de l'histoire d'une épistémologie contemporaine qui a progressivement abandonné les « dogmes de l'empirisme ». Car c'est de cette histoire, et de ses enjeux toujours présents, qu'il s'agit ici, et dans un troisième temps, je vais tenter de dépasser cette polémique pour mettre en évidence ce qui est réellement en question ici, à savoir la nature de la signification.
1. De la logique de la science aux révolutions scientifiques : la rupture
On serait tenté de dire, à la suite de Hacking, au début de Concevoir et expérimenter, que la crise des années 60 est due à la découverte du caractère historique de la science.
Longtemps les philosophes ont fait de la science une momie. Lorsqu'ils se décidèrent à déballer le cadavre, leur apparurent les restes d'un processus historique de découverte et de devenir. Ils décrétèrent alors de leur propre chef qu'il y avait crise de la rationalité. Cela se passait au début des années soixante. (p.21)
Hacking renvoie à ce sujet à la vieille peur du devenir et de l'histoire que Nietzsche raillait déjà chez les philosophes,
leur absence de sens historique, leur haine contre l'idée même de devenir, leur « égypticisme ». Ils croient faire honneur à une cause en la « déshistorisant » en la momifiant » (Le Crépuscule des idoles, ch. I).
La date la plus importante du XXe siècle de ce point de vue, et qui a ouvert le débat sur la nature de la science, est la publication en 1962, dans l'Encyclopédie de la science unifiée (puis dans une version plus développée à Chicago University Press) du livre de Kuhn La Structure des révolutions scientifiques. Kuhn, d'éducation d'abord scientifique (il est physicien de formation, au contraire de la plupart des philosophes des sciences qui sont mentionnés ici) voulait d'abord modifier une certaine image de la science, sans soulever la question de la rationalité. Il débute ainsi son ouvrage :
L'histoire, si on consentait à la considérer comme autre chose que le reliquaire de l'anecdote ou de la chronologie, pourrait être à l'origine d'une transformation décisive de l'image de la science qui aujourd'hui nous possède (SRS p.17).
Quelle est l'image qui tenait sous son emprise la philosophie des sciences au moment où Kuhn écrit ces lignes ? Ce sera le premier point. Cela permettra d'emblée quelques précisions : on a souvent tendance à opposer une épistémologie inductiviste, représentée par Carnap, et une épistémologie déductiviste et faillibiliste, représentée par Popper, et à réduire l'épistémologie au débat entre ces deux géants de la philosophie viennoise : Kuhn, et Hacking à sa suite, montreront que ce débat recouvre une convergence essentielle sur la nature de la science. On a également tendance à attribuer la crise des années 1960 et suivantes à un ensemble de philosophes dits « post-poppériens ». Or, si c'est sans doute le cas par ex. d'un Lakatos, pur produit dérivé du poppérisme dans la critique même, on ne saurait dire que le débat sur la science n'existe que dans une opposition à Popper, dont l'importance, quoique considérable en philosophie des sciences, ne doit pas être surévaluée. Kuhn n'inscrit pas sa position contre Popper, et témoigne d'ailleurs d'une certaine bienveillance à son égard. Malgré la tentation que l'on peut avoir d'identifier par réflexe Kuhn, Lakatos et Feyerabend, notamment à la suite de publications collectives remarquables qui les ont rassemblés (dont le fameux recueil Criticism and the Growth of Knowledge, édité par Lakatos et Musgrave), et l'élément commun que constitue apparemment la mise en cause de l'épistémologie viennoise, il ne faut pas oublier des différences irréconciliables. Kuhn regrette, par exemple, dans un entretien récemment publié, que Feyerabend, son voisin de couloir à Berkeley dans les années 1960, n'ait jamais voulu discuter avec lui, au contraire de Popper avec qui les relations ont toujours été plutôt aisées. Kuhn raconte aussi que c'est Popper en personne qui lui a conseillé de lire Identité et réalité de Meyerson, ouvrage dont la découverte fut pour lui décisive.
Une autre opposition simplificatrice est celle qui semble s'être installée, au cours du XXe siècle, entre épistémologie anglo-saxonne et française. Il paraît clair pourtant que l'épistémologie de langue anglaise, à partir des années 1960, s'est ouverte à l'histoire des sciences - devenue particulièrement performante à cette époque aux Etats-Unis et en Angleterre - et s'est même approprié des références françaises - Duhem, Meyerson, Koyré - négligées ici. Mais il reste que les deux traditions, même après les années 1960, sont restées fermées l'une à l'autre : Kuhn, malgré l'écho considérable de son livre, n'a eu aucun contact avec des philosophes français, et l'historicisation de la philosophie des sciences américaine n'a en rien contribué à la rapprocher de l'épistémologie française.
Un dernier malentendu à éclaircir concerne donc le relativisme. Les concepts kuhniens centraux - l'incommensurabilité, la notion de paradigme et de paradigm shift, l'idée de science normale - ont souvent été interprétés en termes de relativisme et donc d'irrationalité, suscitant un rapprochement peut-être indu entre Kuhn et des critiques radicaux de la rationalité de la science comme Feyerabend, ou les tenants contestés de formes de relativisme linguistique (Sapir et Whorf), ou encore la sociologie de la science, dont pourtant Kuhn s'est toujours explicitement différencié. De ce point de vue, Kuhn connaît un sort similaire à celui de Wittgenstein, apprécié des relativistes de toutes tendances. On ne peut que noter aussi la proximité des thèses de Kuhn dans la Structure et celles de Quine en 1960 dans Le mot et la chose (Word and Object) notamment l'indétermination de la traduction radicale et l'inscrutabilité de la référence, toutes thèses rejetées par Davidson, plus tard, dans son article sur « L'idée même de schème conceptuel », où il assimile Quine et Kuhn au risque du relativisme du schème conceptuel. Reste à savoir si l'épistémologie de Kuhn concerne réellement ces questions rebattues du relativisme et du réalisme, et si elle ne pose pas plutôt des problèmes philosophiques d'ordre différent, plus radicaux : car, comme l'a bien vu Hacking, et qui a été répété récemment par Friedman, c'est bien une transformation décisive en philosophie (Concevoir et Expérimenter, p.24) qui a été accomplie par Kuhn. On pourrait la définir, circulairement, comme une révolution, un changement de paradigme en philosophie : car là aussi, il en existe - comme l'écrivent sous forme de plaisanterie les éditeurs du dernier ouvrage de Kuhn, The Road since Structure (p.1) : shifts happen.
Le tournant des années 1960 concerne à la fois la méthode et la nature de la science, et met en question une image de la science, dit Hacking, « momifiée ». On peut être étonné par ce terme et ce qu'il entend, à savoir l'idée d'une conception unifiée de la science avant le tournant kuhnien. On aurait un modèle classique de l'épistémologie, hérité du cercle de Vienne, et dominant durant la première moitié du XXe s. ou au moins son second quart, et qui serait profondément ébranlé, d'une part à partir des années 1950 par les thèses de Quine se retournant contre son maître Carnap, d'autre part à partir des années 1960 par les thèses de Kuhn et Feyerabend, contre Popper. C'est là une vision surprenante, car il semble plutôt que l'épistémologie soit dominée par le débat entre deux définitions de la méthode scientifiques, représentées précisément par Carnap et Popper : la vérification (et donc, un modèle inductiviste) pour l'un et la réfutation (et donc, un modèle déductiviste) pour l'autre. Ces deux méthodes, comme le montre clairement Popper dès le début de La logique de la découverte scientifique, sont incompatibles. Elles sont inséparables de conceptions incompatibles non seulement de la méthode, mais du statut de la science.
Dans Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance, son premier ouvrage important et peut-être un des meilleurs sur la question, Popper posait déjà les principes de sa conception du statut de la science, et de son rapport à la métaphysique, et il se distinguait déjà de la conception positiviste. Pour bien s'en rendre compte, on peut examiner le problème qui pour Popper est le second problème fondamental de la théorie de la connaissance, à savoir celui de la démarcation entre science et non-science (problème de Kant). On peut trouver une origine de la formulation du problème chez Wittgenstein, dans un passage de la préface du Tractatus :
Le but du livre est bien plutôt [fixer des limites] non au penser, mais à l'expression des pensées : car pour tracer une limite autour du penser, il faudrait que nous puissions penser des deux côtés de cette limite (il nous faudrait donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser). (Préface)
Et dans une de ses dernières propositions :
La méthode correcte de la philosophie serait à proprement parler la suivante : ne rien dire que ce qui se laisse dire, donc des propositions des sciences de la nature - donc quelque chose qui n'a rien à voir avec la philosophie -, puis toujours, lorsqu'un autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui montrer que, dans ses propositions, il n'a pas donné de sens à certains signes. Cette méthode serait insatisfaisante pour l'autre - il n'aurait pas le sentiment que nous lui eussions appris de la philosophie - mais ce serait la seule strictement correcte. (6.53)
Pour le Wittgenstein du Tractatus, seules les propositions de la science de la nature font partie de ce domaine du sens, et « ce qu'il y a au delà de la limite, sera simplement du non-sens » (Préface). Il s'agit donc de démarquer le domaine du sens en en traçant les limites, ce qui ne peut se faire, pour Wittgenstein, que de l'intérieur du langage. Le Tractatus logico-philosophicus reprend et modifie la distinction frégéenne Sinn/Bedeutung. : seule la proposition (Satz) a un sens, et seul un nom ou un signe primitif a une dénotation (Bedeutung), et représente (vertreten) l'objet (3.3). On notera que la traduction anglaise du Tractatus (1922) par C. K. Ogden emploie ici meaning pour Bedeutung. Cette traduction, ainsi que des usages du même terme chez Russell, contribueront à la mise en place d'une interprétation parfois fourvoyante du Tractatus dont on n'a commencé que tout récemment à se défaire. Une autre source de confusion fut la distinction wittgensteinienne de unsinnig et sinnlos. Le sinnlos devient ensuite, les interprétations de Wittgenstein par le cercle de Vienne, ce qui est radicalement dépourvu de sens et donc à exclure du langage car ne faisant pas partie de la science. Dans Le dépassement de la métaphysique, Carnap passe ainsi de l'absence de Bedeutung d'un terme à l'absence radicale de sens de l'énoncé, qui ne fait pas partie du langage. Le sens devient ainsi critère de distinction entre énoncés acceptables ou non dans le cadre d'une philosophie scientifique. Tout problème de connaissance est ainsi traduisible en problème de signification. Le fondement d'un tel critère de démarcation entre énoncés pourvus ou non de sens réside dans ce qu'on a appelé la théorie vérificationniste de la signification, qui définit la signification d'un énoncé, comme l'a dit Moritz Schlick, comme méthode de sa vérification. Ce concept de signification est une retraduction d'une proposition du Tractatus :
Comprendre une proposition, c'est savoir ce qui est le cas quand elle est vraie. [1, §4.024]
Wittgenstein, loin de suggérer ici une méthode de vérification, affirmait le lien du sens à la vérité, et la prééminence du sens par rapport à la vérité, par exemple au §4.022 :
La proposition montre son sens. La proposition montre ce qui se passe, quand elle est vraie.
Il est remarquable que cette superposition du sens au vrai devienne, dans une interprétation empiriste, une détermination du sens en termes d'expérience, plutôt éloignée de la perspective du Tractatus. L'épistémologie, comme le dira Quine plus tard, devient de la sémantique.
Carnap et Popper font un usage bien différent de cette question de la démarcation telle qu'elle se formule pour la première fois chez Wittgenstein. Pour Carnap, le critère du non-sens est ce qui permet de différencier la science et la métaphysique, et d'exclure la métaphysique du domaine du sens linguistique, et donc du langage. Les propos des métaphysiciens sont des non-sens, soit du pur blabla soit des non-sens syntaxiquement mal formés, des « pseudo-énoncés ». Il affirme dans « Le dépassement de la métaphysique » :
En disant que les prétendues assertions [Sätze] de la métaphysique sont dépourvues de sens, nous entendons cette expression dans son sens le plus strict… Au sens strict, une suites de mots est dépourvue de sens si elle ne constitue pas, dans un langage spécifié, une assertion. Il peut se faire qu'une suite de mots de ce genre aie l'air d'une assertion à première vue ; dans ce cas nous disons qu'il s'agit d'une pseudo-assertion [Scheinsatz].
La définition de la signification empirique et son rapport à la vérification seront au centre des discussions du cercle de Vienne. Pour Popper, par contre, il ne s'agit jamais de démarquer la science afin de « dépasser » ou exclure la métaphysique. Il faut certes un critère de démarcation, et il y a une différence entre science et non-science, mais la métaphysique n'est pas du non-sens, du blabla ou même du pseudo-discours. Comme le note pertinemment Hacking, pour les néo-positivistes il y a deux catégories, la science et la cochonnerie (muck) (SR, p. 130) et pour Popper, il y en a trois, la science, muck, et la métaphysique, laquelle peut un jour devenir de la science, ou y conduire.
Cette différence est associée à une différence d'approche philosophique. Popper est un philosophe de la démarcation, mais pas du non-sens ni donc de la signification. Les questions de langage, au fond, ne l'intéressent pas, et il ne pense pas qu'une réflexion sur le sens apporte quoi que ce soit à la compréhension de la science. L'opposition entre wittgensteiniens et poppériens, profonde et constante, vient d'abord de là : Popper n'est pas un philosophe du tournant linguistique, et ne croit pas aux querelles de mots ni aux questions de langage. De ce point de vue, Kuhn, qui a progressivement donné un contenu langagier à beaucoup de ses concepts, définissant par ex. les changements de paradigme en termes de changement de signification, ou, dans un autre style, Putnam (cf. « How not to talk about Meaning », 1965) héritent plus directement de Carnap et bien sûr de Wittgenstein que le viennois Popper.
Il y a des divergences importantes entre l'épistémologie positiviste, et la conception de la science qui lui est associée, et celle de Popper. Comment parler alors d'une image unifiée de la science qui aurait été mise en cause dans les années 1960 ? Hacking remarque que « Carnap et Popper », qui commencèrent tous deux leur carrière à Vienne, et la poursuivirent sous d'autres cieux à partir des années 1930, « étaient en désaccord sur bien des points mais seulement parce qu'ils étaient d'accord sur l'essentiel » (CE, p. 25). Bref, le type de divergence méthodologique qui les sépare - même s'il porte sur des affaires aussi sérieuses que la déduction et l'induction, la vérification, les fondements - n'est possible que sur fond d'accord.
Deux philosophies qui s'opposent avec tant de précision sur une demi-douzaine de points sont en fait d'accord sur presque tout. Elles partagent une même image de la science, une image que Kuhn a rejetée (p. 27)
Pour comprendre l'enjeu des thèses de Kuhn, il faut donc voir clairement à quoi il s'attaque. Cette image de la science « standard », et commune à des épistémologies très diverses, est excellemment résumée par Hacking dans son introduction à son recueil Scientific Revolutions, en 9 points (p.1-2).
1) Le réalisme. La science cherche à atteindre (ou à se rapprocher le plus possible de) la réalité, le monde réel. Il y a des vérités sur le monde, indépendantes de leur porteur : c'est le troisième monde, frégéen ou poppérien.
2) La démarcation. Il y a une différence claire entre les théories scientifiques et les autres genres de croyance.
3) La science est cumulative. La science (même par réfutation, essai et erreurs) se construit sur ce qui existe déjà en matière de connaissance, et avance vers la vraie théorie de l'univers.
4) La distinction observation/théorie. Il y a une différence claire entre les énoncés d'observation (base empirique de la science) et les énoncés théoriques.
5) La fondation, ou la justification par l'expérience, des hypothèses et théories. Elle peut s'appeler corroboration, et se définir méthodologiquement par la résistance aux tests, mais l'idée est la même.
6) Déductivité. Les théories ont une structure logique déductive, et on peut les tester en déduisant des énoncés d'observations de la théorie.
7) Les concepts scientifiques sont assez précis, et les termes scientifiques ont des significations fixes et déterminées.
8) Contexte de découverte/de justification. Il faut distinguer les circonstances historiques, psychologiques ou sociales dans lesquelles une découverte est faite, et la justification logique de la croyance en ces faits découverts.
9) L'unité de la science. Il y a une science, même diversifiée, sur le monde.
Cette énumération est peut-être simplificatrice et mérite certes d'être discutée dans le détail (on pourrait éventuellement contester 5) voire 4) pour Popper , 7) pour Carnap), mais elle est révélatrice : d'abord parce qu'elle met en évidence un terrain commun, qui serait l'héritage de l'empirisme viennois ; ensuite parce qu'elle met en évidence exactement tous les points qui vont être rejetés par Kuhn ; enfin, parce qu'elle présente et résume une conception qui est loin d'être périmée mais est restée, ou redevenue, dominante dans plusieurs secteurs de la philosophie ou de l'épistémologie.
Pour comprendre la nature des conceptions de Kuhn, il est aisé de reprendre tous ces points, on l'a vu : Kuhn soutient par ex. qu'observation et théorie ne sont pas distinguables clairement, qu'il n'y a pas de structure déductive stricte dans la science, qu'elle n'est pas cumulative, que les concepts scientifiques ne sont pas précis et que les termes n'ont pas de significations stables, et qu'il n'y a pas d'unité de la science. Il s'intéresse au contexte de découverte, pas à la justification des théories : ou plutôt il montre que le contexte de justification ne peut être séparé du contexte de découverte. Ce n'est que sur la question du réalisme qu'il est plus ardu de mettre en opposition stricte les deux conceptions, même s'il est clair qu'il y a un problème.
Pour fonder son rejet de l'épistémologie « standard », Kuhn emploie une série de concepts qui définissent un cycle pour une science spécifique, et l'inscrivent ainsi dans un processus historique répétable qui se substitue par ex. au processus logique théorie-hypothèse-réfutation-nouvelle hypothèse : science normale-crise-révolution-nouvelle science normale.
Ces concepts kuhniens, rappelons-le, sont
La science normale, la crise et la révolution : la science normale est une activité de résolution d'énigmes (puzzle solving activity) qui s'inscrit à l'intérieur d'un cadre existant et bien admis, et qui tend à le préserver et l'exploiter. Mais de temps en temps, la science entre en crise : la discipline devient de plus en plus incapable de résoudre et de dissoudre les anomalies, au point qu'il devient nécessaire de repenser l'ensemble, de développer une nouvelle manière de voir les choses, et de créer un nouvel ensemble de problèmes pour la communauté scientifique. C'est la révolution scientifique.
Le paradigme : toute science normale est indissociable d'un paradigme, c'est-à-dire une façon standard (modèle) de traiter les problèmes. Mais il y a aussi un sens moins précis du paradigme, qui est l'ensemble des valeurs, données, méthodes et façons de voir le monde que partage une communauté de chercheurs. On a tendance à déjà voir une dimension relativiste dans cette seconde définition : mais un bon moyen de l'éviter est de clarifier le rapport entre les deux définitions.
L'incommensurabilité : autre élément théorique apparemment relativiste, l'incommensurabilité est la difficulté d'accès, pour ceux qui travaillent dans la science post-révolutionnaire, à la science « d'avant », à ses concepts, ses termes centraux (qui peuvent avoir changé de signification) et à ses objets. Il s'agit alors de langages incompatibles, associés à des réalités différentes. Ce concept est inséparable du suivant :
Le Gestaltswitch : saisir, ou entrer dans, un nouveau paradigme veut dire passer à une nouvelle façon de voir le monde. Il ne s'agit pas seulement d'interpréter différemment des données, mais de voir autre chose. Cette image perceptuelle, fondée sur la psychologie de la forme, conduit Kuhn de l'affirmation assez neutre que les savants appartenant à deux paradigmes différents voient les choses différemment, à l'affirmation plus effrayante qu'ils vivent dans des mondes différents (SRS, p. 188). Tout cela passe, on le voit, par le concept de signification.
Les descriptions néopositivistes et poppérienne de la science étaient avant tout des applications de la « nouvelle logique » à la science, cette dernière n'étant plus un domaine spécifique de la pensée mais le seul domaine valide d'expression linguistique (cf. Wittgenstein, Tractatus 6.53 : « ne rien dire que ce qui se laisse dire, à savoir les propositions de la science de la nature »). La philosophie, dans le Tractatus comme par des moyens différents dans le chef d'œuvre de Carnap, La construction logique du monde, s'identifie avec la logique de la science, et se conçoit par analogie avec la logique, produisant la structure (ou le squelette) logique de tous les énoncés scientifiques possibles, et de toute théorie scientifique possible. Ce qui préoccupe Popper autant que Carnap, ce sont les relations logiques entre les énoncés de base et les conclusions théoriques, et pas directement tel ou tel argument ou telle ou telle théorie scientifique. Comme le note Dudley Shapere :
Les conclusions philosophiques atteintes étaient censées être mises à l'épreuve de la pratique scientifique réelle, mais le travail réel du philosophe de la science concernait la construction de représentations formelles adéquates des expressions scientifiques en général, plutôt que les détails d'un travail scientifique particulier (et encore moins le travail scientifique passé (SR, p.29)
L'histoire joue un rôle de contre-modèle à la philosophie (conçue en ces termes) et à la logique. L'épistémologie conçue comme logique de la science était elle-même par principe anhistorique : elle était indépendante des vicissitudes de la science, donnant l'unique et définitive analyse des énoncés, et par une méthode d'explication elle-même définitivement fixée (p. 30).. L'anhistoricité porte donc aussi sur les méthodes : dès lors que la question est celle de savoir quelle est la bonne méthode en science, le point de vue sur la pratique scientifique devient normatif et non descriptif : ou plutôt, descriptif et normatif à la fois, sur le modèle de la conception de la logique chez Frege et Wittgenstein (laquelle définit comment on doit penser, et donc ce que c'est que penser). C'est pour cette raison que, contrairement à ce qu'entendent les traductions du titre Logik der Forschung, il n'y a pas de logique de la découverte : la philosophie des sciences concerne des théories ou hypothèses suffisamment développées et articulées, de façon à être traitées comme des systèmes axiomatiques déductifs. Cette conception sera soumise à une double attaque : l'une inspirée de Duhem, selon laquelle une théorie (physique) ne peut être un système clos, l'autre du second Wittgenstein. Putnam, dans sa contribution au volume de la Library of Living Philosophers consacré à Popper (cf. SR Hacking) lui reproche de ne pas tenir compte du fait que la science est une pratique, et qu'on ne critique pas juste pour le plaisir, ou pour la gloire de la rationalité. Dans la pratique scientifique, il est essentiel que les théories ne soient pas tenues pour de « simples conjectures » :
L'idée que toute notre connaissance est faite de « conjectures provisoires » n'est pas raisonnable. Prenez l'exemple de gens qui font grève à cause de conditions de travail intolérables : devraient-ils dire : « que notre patron soit un infâme salaud est une conjecture provisoire : suspendons la grève et faisons appel à son bon naturel ». La distinction entre connaissance et conjecture fait un véritable travail dans nos vies ; Popper ne peut maintenir ce scepticisme extrême que par sa tendance extrême à considérer la théorie comme une fin en soi (SR p. 62)
Cette remarque de Putnam, à la tonalité assez wittgensteinienne, rappelle que la philosophie de la science (la théorie et la critique des théories) n'est pas une fin en soi, et doit aussi tenir compte des pratiques, linguistiques et scientifiques. S'il n'y a pas de logique de la découverte, comme le disent constamment les épistémologues de la première moitié du XXe siècle, il n'y a pas non plus de logique de la mise à l'épreuve. Tous les algorithmes formels proposés pour tester les théories sont, dit Putnam, « ridicules ». De même la distinction reçue, selon laquelle les découvertes scientifiques se feraient par hasard et de façon parfois irrationnelle, et que les « tests » postérieurs auraient, eux, une rationalité, déductive de préférence. En fait la logique de la réfutation et de la corroboration est moins rationnelle qu'on ne l'imagine (Feyerabend), et le processus de la découverte est un peu plus rationnel quonl ne le croit (Lakatos). Dans l'un ou l'autre cas, on a des maximes ou des principes régulateurs, point.
Il y a des maximes pour la découverte et des maximes pour le test : l'idée que les idées correctes tombent du ciel, tandis que les méthodes pour les tester sont hautement rigides et prédeterminées, est l'un des pires héritages du cercle de Vienne. (Putnam, SR p. 78)
2. Carnap et Kuhn : ennemis ou alliés ?
L'affaire semble entendue : sur le plan méthodologique comme philosophique, il y a rupture fondamentale entre Kuhn et le positivisme logique, pas seulement entre Kuhn et Popper. C'est pourtant le rapport à Popper qui pourrait donner un indice de la complexité de la situation : ce qui réunit Carnap et Kuhn, contre Popper, c'est leur focalisation sur la signification et le langage, la construction d'une sémantique de la connaissance. Mais en faisant de l'épistémologie une théorie de la signification, Carnap en est conscient, on transforme l'idée de vérification ou de comparaison de l'énoncé et du fait :
Une formulation en termes de « comparaison » de faits et de réalité conduit aisément à l'idée absolutiste, selon laquelle on prétend chercher une réalité absolue, dont la nature est supposée (assumed) et fixée indépendamment du langage choisi pour sa description. Mais la réponse à une question concernant la réalité ne dépend pas seulement de cette réalité, ou des faits, mais aussi de la structure du langage utilisé pour la description. En traduisant un langage en un autre, on peut toujours préserver le contenu factuel d'un énoncé empirique sans qu'il soit changé. (Carnap, « Truth and confirmation », p. 125)
On a là les deux thèses déjà évoquées : la non-existence de faits neutres, et l'intraductibilité (qui deviendra l'incommensurabilité). (Et très tôt chez Carnap : il s'agit de la version anglaise d'un texte de 1936, « Wahrheit und Bewärung »)
D'un point de vue plus factuel, plusieurs commentateurs ont noté les compliments de Carnap à Kuhn dans sa lettre d'acceptation de son livre : Carnap y reconnaît que le choix d'une théorie ne se fait pas en fonction d'une « approche de la vérité », mais aussi « en fonction de facteurs sociologiques, culturels » (cité par Reisch et Earman). Une idée centrale de Carnap est le principe de Tolérance, suivant lequel nous pouvons choisir notre langage (voir SL, IX), en fonction d'intérêts qui peuvent être pragmatiques. D'où la tonalité relativiste des textes de Carnap portant sur le changement scientifique, dont il affirma à plusieurs reprise qu'il ne peut être dicté par l'expérience :
Nous devons garder à l'esprit le fait que les résultats empiriques auxquels les physiciens parviennent au moyen de leurs expériences de laboratoire ne dictent aucunement le choix à faire entre la forme déterministe ou statistique que doivent prendre des lois. La forme dans laquelle la loi va être énoncée doit être décidée par un acte de volonté. Elle dépend des résultats empiriques, mais pas logiquement, seulement pratiquement. (Philosophy and Logical Syntax, p. 455).
Toute la subtilité de la position de Carnap est dans la dernière phrase : maintien du contenu empirique, et d'une dépendance à l'empirique qui est elle-même à concevoir pratiquement. Il est frappent de comparer ce passage à la conclusion des « Deux dogmes de l'empirisme », écrits 15 ans après ! Notons aussi que la position exprimée ici par Carnap n'est pas celle d'une theoryladenness de l'expérience (il ne croit pas, dirait-on aujourd'hui, au contenu conceptuel), mais qu'elle peut aisément y être associée : si un fait est forcément exprimé dans un langage, il n'y a pas de description neutre d'un fait.
La question du langage et du choix d'un langage est donc l'élément essentiel de la continuité qu'on peut élaborer entre les deux philosophes. On peut s'en rendre compte si on s'interroge (j'y reviendrai d'une autre façon pour terminer) sur la notion de paradigme. Si elle est interprétée (comme la notion de schème conceptuel selon Quine) en termes de langage au sens large, on a un parallèle assez convaincant entre paradigme et cadre linguistique : le choix d'un cadre linguistique est soumis à des impératifs pragmatiques. Mais le sens de langage n'est peut-être pas le même chez Carnap et Kuhn. Et de surcroît, si on ne parle plus de langage, mais de théories, le désaccord apparaît.
On peut s'en rendre compte en constatant que Quine, par exemple, serait d'accord sans difficulté (cf. « Things and their place in Theories » dans TT) avec l'idée d'une dépendance des faits par rapport à une théorie (vérité immanente), cohérente avec sa récusation de la dualité analytique/synthétique. Carnap pour sa part n'accepterait pas l'idée d'une telle dépendance : pour lui, les questions internes (donc de fait) ont des réponses dans le cadre linguistique, et ne sont donc pas affaire de choix théoriques, ou en tout cas il ne s'agit pas de choix qui impliqueraient une intraductibilité. Seules les questions externes (de choix d'un langage) sont affaire de choix. Le véritable changement sémantique est donc limité aux cas de changement de langage et de cadre. Si l'on poursuit le passage déjà cité :
En traduisant un langage en un autre, on peut toujours préserver le contenu factuel d'un énoncé empirique sans qu'il soit changé. De tels changements sont inévitables si la structure des deux langages diffèrent en des points essentiels. Cette situation apparaît quand l'énoncé en question contient des concepts (« fonction d'onde », « quantisation ») qui simplement n'apparaissent pas dans la physique classique ; le point essentiel étant que ces concepts ne peuvent être inclus parce qu'ils présupposent une forme différente de langage. (Carnap, « Truth and confirmation », p. 126)
Il ne faut pas cependant réduire la portée remarquable de ce qui est dit ici par Carnap, puisqu'il reconnaît l'incommensurabilité dans le cas des révolutions scientifiques… ce qui devrait bien suffire à Kuhn. Cela permet de voir que la question de la theoryladenness et du contenu conceptuel sont probablement à séparer de l'incommensurabilité pour plus de clarté.
Mais on peut constater que la question du changement de signification (même si on laisse de côté la theoryladenness et qu'on s'intéresse au langage pris comme un tout) n'est pas pour Kuhn affaire de « pragmatique », et est plus profonde ou « cognitive ». Kuhn est conscient de la différence d'une telle thèse de l'intraductibilité, qu'il dit « locale » avec la sienne :
SI je comprends correctement la position de Carnap, l'importance cognitive du changement scientifique était pour lui purement pragmatique. Un langage permet des affirmations qui ne peuvent être traduites dans un autre, mais n'importe quel élément classé comme connaissance scientifique pourrait être énoncé et examiné dans chacun des deux langages (… Le changement linguistique a pour moi une importance cognitive qu'il n'avait pas pour Carnap. (Afterwords in RSS, p. 227)
Le point important est peut-être la reconnaissance explicite par Carnap du concept de révolution scientifique, contre l'idée qu'on lui attribue couramment d'une science inductive et cumulative. Carnap distingue explicitement, là encore, les révolutions-changement de langage et les changements locaux :
Je dois avant tout faire une distinction entre deux types de réajustement en cas de conflit avec l'expérience, à savoir entre un changement de langage (in the language) et un simple changement dans la valeur de vérité assignée à un énoncé donné (c'est-à-dire un énoncé dont la valeur de vérité n'est pas fixée par des règles linguistiques, par les postulats de la logique, de la mathématique, de la physique). Un changement de la première sorte constitue une altération radicale, parfois une révolution et il survient seulement à certains moments décisifs de l'évolution de la science. D'autre part, des changements de la seconde sorte surviennent à chaque instant. Un changement de la première espèce constitue, au sens strict, une transition d'un langage Ln à un autre langage Ln+1 (The Philosophy of R. Carnap, p. 921)
Une révolution est un changement de langage et de règles (pusique c'est ce qui défnit un langage) . Donc Carnap est ici un strict précurseur de Kuhn (qui avoue assez honteux qu'il n'avait aucune idée du Carnap post-Aufbau quand il a écrit la Structure), non seulement dans l'idée de changement révolutionnaire, mais dans l'idée qu'un tel changement subvertit la méthodologie elle-même et les règles de fonctionnement du langage lui-même. Cependant, pour Carnap, tout changement n'a pas cette envergure révolutionnaire, et les règles peuvent être modifiées et complétées sans qu'il y ait changement de paradigme.
Il n'en reste pas moins que la proximité de Carnap est Kuhn est frappante. Kuhn dans ses réponses dans le livre de Horwich, remarque - à propos de Carnap mais aussi de Hempel, avec qui il a connu une réelle complicité à Princeton - qu'il a écrit sa Structure contre le positivisme logique, mais sans vraiment le connaître. Kuhn s'attaquait simplement à une « image unifiée de la science », devenue dominante dans les départements de philosophie dans les années 40, et que j'ai résumée en commençant en suivant Hacking : mais cette image, quoi qu'elle soit peutêtre redevenue dominante en épistémologie, n'avait déjà plus rien à voir avec la philosophie de l'empirisme logique.
3. Théorie de la signification, expérience et incommensurabilité
Pour conclure, il faut s'interroger sur ce qu'est réellement un changement de signification qui serait « cognitivement important ». L'idée en effet que le changement scientifique est un changement de sens n'est pas propre à Kuhn, ni même à Carnap : on la trouve déjà chez Duhem, qui est pour Kuhn une influence beaucoup plus directe que Carnap (Kuhn se reconnaissait, en philosophie, outre Quine, trois maîtres : Duhem (avec La théorie physique), Meyerson (avec Identité et réalité) et Koyré.) On se souvient que Quine dans « Les deux dogmes de l'empirisme » utilisait ironiquement l'Aufbau de Carnap, mais aussi Duhem, pour attaquer les fondements de l'empirisme logique, la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme, c'est-à-dire la théorie de la signification. Les deux dogmes sont, dit Quine, « at root identical », et reposent sur une illusion commune : la possibilité de distinguer ce qui, dans un énoncé, est de l'ordre de l'expérience et ce qui dépend du langage - donc l'idée qu'un énoncé a une signification empirique, ou un contenu empirique déterminé, et peut en tant que tel être soumis à confirmation ou à réfutation empirique.
Ma contre-suggestion, qui provient essentiellement de la doctrine de Carnap dans l'Aufbau, est que nos énoncés sur le monde extérieur affrontent le tribunal de l'expérience sensorielle non individuellement mais seulement comme corps organisé.
C'est sur ce point que Quine renvoie à Duhem, et non pas aux célèbres paragraphes sur la réfutation et l'expérience cruciale, mais à la critique de la méthode newtonienne (T.P. p.303-328). Quine reprend moins le détail de l'argumentation de Duhem que l'impossibilité de concevoir des faits eux-mêmes indépendamment de toute conceptualisation, et d'un ensemble théorique déjà admis. Le « donné » est d'emblée théorisé. Pour Duhem (comme ensuite chez Sellars et McDowell) non seulement notre expérience est soumise à des concepts, mais elle est d'emblée conceptualisée. Tous les énoncés sont théoriques. On a donc probablement la transformation, chez Duhem, puis Meyerson et Koyré, puis Kuhn, de la notion d'expérience qui a pu donner lieu à la destruction dans les années 1960 de l'épistémologie héritée de l'empirisme. Cette transformation conduit non pas à une reconception de la méthode scientifique (des alternatives ont été proposées bien avant les années 1960) mais à une reconception du statut même de la méthodologie, définie non plus de façon générale mais interne à chaque ensemble de connaissances d'une époque scientifique, « paradigme ».
Une conséquence importante et connue de cette mise en cause du concept d'expérience porte sur le holisme, et en particulier la possibilité de la réfutation. Une expérience négative ne conduit pas forcément à rejeter une théorie : cette idée, reprise de différentes façons chez Kuhn, Feyerabend et Lakatos, les conduit à la mise en évidence d'une forme de conservatisme inhérente au fonctionnement de la science. On n'abandonne pas une bonne théorie comme cela, et les scientifiques vont employer toutes sortes de stratégies « immunisantes », selon Lakatos, pour rejeter l'expérience plutôt que la théorie. Quine reprend des arguments de Duhem dans Methods of Logic :
Des énoncés proches de l'expérience et apparemment vérifiés par les expériences appropriées peuvent à l'occasion être abandonnés, fût-ce en plaidant l'hallucination.
A l'inverse, on peut toujours préserver la vérité d'un énoncé quoi qu'il arrive. C'est sur ce point que Carnap critiquait Quine, assez lucidement, dans sa réponse dans le volume de Schilpp, pour sa critique de n'analyticité : on ne sait pas, au fond, ce que signifie « quoi qu'il arrive » (come what may). Ce « quoi qu'il arrive » ne tient pas en cas de changement important. Donc l'idée même d'analyticité, pour Carnap lui-même, est dépendante des conditions historiques.
Cela permet de se rendre compte que pour Kuhn, l'idée de changement de signification est également inséparable de la découverte de la dimension historique, cette fois de l'expérience elle-même. L'élément d'influence sur Kuhn, qui est commun à Duhem, Meyerson, puis Koyré, est leur rapport à l'histoire des sciences ; non pas leur historicisme mais leur façon de présenter tel ou tel élément d'histoire, qui a probablement eu plus d'influence sur Kuhn que tous leurs arguments. Kuhn rappelle qu'il découvrit dès les années 1940 Identité et Réalité à la suggestion de Popper, et qu'il n'en aimait pas du tout la philosophie : « Mais ce que j'aimais le genre de choses qu'il voyait dans le matériau historique ! Il les développait brièvement et il ne le faisait pas en historien, mais il parvenait au bon point de vue par des voies différentes de celles qu'on prenait en l'histoire des sciences » (RSS, p. 287). Mais c'est la découverte de l'œuvre de Koyré qui conduit Kuhn, notamment, à réfléchir sur l'empirisme au moment où il s'intéresse à Aristote dans les années 1940 à Harvard, pour les besoins d'un cours sur l'histoire de la mécanique au département de physique : « pour savoir quelles étaient les croyances avant » (RSS, p. 284). C'est peut-être cette alliance de découverte de l'histoire et de reconception du rôle de l'expérience qui fut déterminante dans l'élaboration de la pensée de Kuhn : faire de l'histoire, dire « comment étaient les choses avant » c'est non seulement mettre en évidence les changements de signification, mais décrire l'expérience. A la même époque, Mary Hesse suggère à Kuhn la nature du problème, lui disant « ton problème est maintenant de montrer en quoi la science est empirique » (id.). Quelle place pour la description de l'expérience dans une approche historique, qui décrit la science passée dans le langage d'aujourd'hui ? Comment montrer que la science est à la fois historique est empirique ? Voilà comment se reformule, à partir de Kuhn, la question épistémologique et sémantique : et cette problématique est plus proche de celle de l'empirisme logique qu'on l'imaginerait à première vue. La question pour Kuhn est de maintenir l'idée du caractère empirique de la science à travers les changements de langage.
C'est ce qui conduit Kuhn à se différencier explicitement des conceptions qui invoquent l'intraductibilité. On peut se rendre compte de la spécificité de sa position en examinant la conception sémantique de Duhem :
Il n'est pas exact que les mots « le courant passe » soient une simple manière conventionnelle d'exprimer ce fait : le barreau aimanté de tel galvanomètre est dévié (..) Cet assemblage de mots n'exprime pas un fait concret ; formule symbolique, il n'a aucun sens pour celui qui ignore les théories physiques ; mais pour celui qui connaît ces théories, il peut se traduire en faits concrets d'une infinité de manières différentes (TP, p. 226, 227).
On retrouve un peu l'argument holiste : « L'énoncé du résultat d'une expérience implique un acte de foi dans tout un ensemble de théories » . Mais on a une radicalisation de cette critique holiste à travers l'idée de traduction. L'exemple que prend Duhem est le passage des lois de Kepler à la théorie de la gravitation newtonienne. La gravitation universelle n'est pas une généralisation des lois de Kepler : au contraire, pour Duhem, elle est incompatible avec ces lois. Les propositions de Newton ne peuvent être comprises comme des conclusions inférées de lois expérimentales. Plus précisément : si Newton a (pense avoir) effectué une généralisation à partir des lois de Kepler, c'est qu'il a traduit ces lois dans son langage. « Pour qu'elles acquièrent cette fécondité, il faut qu'elles soient transformées » (T.P., p. 278). Les lois de Kepler acquièrent donc, une fois utilisées ou traduites symboliquement dans le cadre conceptuel de Newton, une nouvelle signification. C'est l'adhésion à un nouveau cadre théorique qui donne un nouveau sens aux mots de la loi, et l'avènement d'une théorie équivaut à un changement dans l'usage et la signification des mots, à la traduction des lois et des faits précédemment admis dans ce nouveau langage.
Les lois de Kepler, transportées dans le cadre de la mécanique newtonienne, c'est-à-dire dans un contexte dominé par les notions de force et de masse, prennent un sens totalement différent (id.)
Dans un nouveau cadre conceptuel, les faits et donc l'expérience eux-mêmes changent. Là est l'apport supplémentaire de Kuhn : préserver l'empiricité (ce qui était le but ce Carnap) non seulement à l'intérieur d'un langage, mais dans le cadre même d'une détermination des faits par le paradigme. Chez Kuhn, les faits, les significations des termes, et donc le monde d'une nouvelle théorie est un monde différent, non seulement sémantiquement mais empiriquement. Ce qu'on appelle l'expérience dépend des théories, et du langage adoptés. Pour Kuhn, il n'y a pas de donné : d'abord parce que dans la science on n'a pas du donné, mais de l'acquis-péniblement (Structure, p. 176), ensuite parce que ce qui est déterminé, par la science ou la philosophie, comme donné, est toujours défini par le paradigme et la science (cela a un son de naturalisme ironique : on utilise la science pour déterminer le donné, la precption etc.). Kuhn affirme ainsi :
Les partisans de Copernic n'apprenaient pas seulement ce que signifie le terme « planète ». Ils modifiaient en fait la signification du mot planète afin qu'il puisse continuer à établir des distinctions utiles dans un monde où tous les corps célestes s'apercevaient sous un aspect différent (...) les paradigmes déterminent de grands domaines de l'expérience. (Structure, p.180)
C'est ce point ciontroversé qu'a développé Kuhn dans le chapitre IX de la Structure à propos de l'histoire de la chimie : une fois le paradigme chimique de Dalton admis (non sans difficultés), « même le pourcentage de composition des composés bien connus se trouva différent. Les données elles-mêmes avaient changé » (Structure, p. 163). Cette dépendance du donné par rapport à la théorie, inséparable de l'absence de démarcation entre propositions d'observation et théoriques (que l'on retrouve chez Quine) est, cette fois, tout à fait incompatible avec les conceptions de Carnap. Carnap envisage une incommensurabilité entre deux expériences en cas de changement de langage, mais pas à l'intérieur d'un langage, où la distinction fait/langage est parfaitement (et conventionnellement) établie. Il le notait très bien dans sa réponse à Quine, et c'est le nœud de leur divergence :
Quine ne reconnaît pas la distinction que je mets en valeur ci-dessus parce que, dans sa conception générale, il n'y a pas de frontière nette entre la vérité logique et la vérité factuelle, entre les questions de signification et les questions de fait (Carnap, Meaning and Necessity, p. 215.)
Ici, on peut au fond se demander si la dificulté du point soulevé par Kuhn ne vient pas d'une tendance kantienne (contenu conceptuel) qui est absente ou plutôt rejetée par Carnap.
On peut penser ici à une autre influence sur Kuhn, Meyerson, qui évoque « L'étroite dépendance dans laquelle les expériences se trouvent à l'égard des théories scientifiques » (I.R., p.439), et prolonge la thèse de Duhem vers une affirmation ontologique qui intéressera Quine, qui la reprend dans FLPV :
Si près que l'on veuille se tenir des faits, quelque effort que l'on fasse pour exclure toute hypothèse, on n'exclura pas, de la physique, l'ontologie. (Ch.P., p.125)
La réalité, pour Meyerson, comme pour Quine, n'est pas à rechercher ailleurs que dans la science. On peut constater que c'est l'introduction de l'ontologie (au delà de l'expérience) dans la description du changement scientifique qui mène Meyerson à l'idée d'une différence dans la « réalité ». C'est cette approche ontologique de la science et du changement scientifique que l'on retrouve à la fois chez Quine et Kuhn.
Il est intéressant, pour comprendre le problème qui est ici posé, de reprendre la différence entre Quine et Carnap : pour Carnap, la question « générale » de l'ontologie d'une théorie est pratique - une question de décision pratique concernant la structure de notre langage. Pour Quine, par contre, la question est théorique, au sens où « les questions ontologiques sont sur le même plan que les questions de la science naturelle » (O.R., p. 93). Les questions ontologiques générales ne sont pas affaire de langage, ou de choix d'un « cadre conceptuel » (framework), pas plus que les hypothèses scientifiques ordinaires. Pour Quine, les questions de langage sont aussi des questions de réalité, et ne sont pas affaire de convention. Parler du langage est un moyen (une technique, un truc, en quelque sorte) pour parler du réel (c'est la descente sémantique). Pour Quine, il n'y a alors pas de différence de nature entre les « ques-tions externes » et « internes », et donc pas de différence entre langage et théorie. « La relativité ontologique ne sera pas clarifiée par une distinction entre des espèces de prédication univer-selle - non-factuelle et factuelle, externe et interne » (O.R., p. 53) En un sens, toutes les questions sont « internes » et immanentes, et il n'y a pas de « choix » d'un langage ou d'une théorie. L'insistance de Quine à propos de l'opposition entre intérieur et extérieur a certainement son origine dans la distinction carnapienne des questions internes et externes. Mais Quine aboutit explicitement à l'idée qu'il n'y a pas de point de vue extérieur ou de position d'où on choisit un langage.
Il est remarquable que ce soit Carnap qui ait le mieux compris et formulé la nature de ces divergences. Dans « Empiricism, semantics, and ontology », il attribue leur désaccord à une conception philosophique générale, qui est précisément celle de l'arrière-plan ou du cadre. Pour Quine, les questions ontologiques sont vides « à l'extérieur », si elles ne sont pas posées dans un « système de coordonnées », mais elles sont triviales - d'où son terme favori, parochial - à l'intérieur de ce système. Si l'on reprend le cas de la traduction radicale, de l'extérieur la question de l'ontologie est dénuée de sens, nonsense, à l'intérieur on prend les mots tels qu'ils sont. Dans les deux cas, on renonce à la signification. Ce qui est le pas que Kuhn ne veut pas franchir.
Une manière de décrire la relativité ontologique est de montrer comment on peut passer d'une ontologie à une autre, remplacer tous les objets d'une théorie par d'autres, grâce à une « fonction de représentation » (proxy).
Il y a eu révision de l'ontologie d'une part, et de l'idéologie, pour ainsi dire, de l'autre ; elles vont ensemble. Mais le comportement verbal demeure intact (...). Rien n'a vraiment chan-gé » (T.T., p. 19)
La thèse de Quine tire de Carnap la conclusion inverse de celle de Kuhn : elle consiste à dire que l'expérience est la même, quelle que soit l'ontologie.
Il est assez frappant de constater que la position de Kuhn est ici plus proche de celle de Carnap que de Quine, et de plus, que des trois, c'est peut-être Carnap le plus relativiste du point de vue du langage ! De ce point de vue, la critique davidsonienne du troisième dogme, à savoir du schème conceptuel, du dualisme schème contenu, est d'abord et avant tout, une critique de Carnap même si son nom n'est pas prononcé : une critique de l'idée que divers cadres linguistiques peuvent s'appliquer à un certain donné. Car l'expression de Davidson est révélatrice et peut-être juste : le troisième dogme de l'empirisme (dualité schème-langage/contenu) est encore un dogme de l'empirisme, et lié aux deux premiers dogmes carnapiens (analyticité et réductionnisme).
D'où, sans doute, et paradoxalement le dernier élément de différence entre Kuhn et Carnap : Kuhn est moins relativiste. On s'en aperçoit (cf. l'analyse de J.Ph. Narboux) à travers l'analyse tardive du sens de paradigme chez Kuhn, et son retour à son sens premier et évident qui est celui d'exemple.
Bien que ce soit le sens de "paradigme" comme exemple canonique (standard example) qui m'ait originellement conduit au choix de ce terme, malheureusement, la plupart des lecteurs de La Structure ont manqué ce qui était sa fonction centrale, et usent du terme "paradigm" dans un sens proche de celui pour lequel je suggère désormais l'expression " matrice disciplinaire " (" Second Thoughts on Paradigms " p. 298.)
Kuhn dans sa Postface à la Structure montrait déjà que ce sens d'exemplarité est indissociable d'une définition de la différence des paradigmes. Le sens premier du « paradigme » permet de repenser le concept d'incommensurabilité et de le dédramatiser : il n'y a pas de langage de l'expérience entièrement neutre qui permettre de confronter les théories. Mais cette incommensurabilité (à la différence de l'indétermination de la traduction) peut être perçue, et explorée, parce que les usages ont été directement appris par des exemples. Les modes d'expression représentent des divergences réelles, et apprises.
Etant donné que les mots sur lesquels se cristallisent les difficultés ont été appris en partie par l'application directe à des exemples, les interlocuteurs qui ne se comprennent plus ne peuvent pas dire « j'utilise le mot élément (ou mélange, ou planète ou mouvement libre) d'une manière qui est déterminée par les critères suivants ». C'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas avoir recours à un langage neutre que tous deux utiliseraient de la même manière, et qui conviendrait à l'expression de leurs deux théories ou même des conséquences empiriques de ces deux théories. Pour une part, les divergences sont antérieures à l'utilisation des modes d'expression, qui les reflètent néanmoins. ( ibid., 273).
Le terme d'« incommensurabilité » peut ainsi être banalisé, comme le suggère Hacking (CE, ch. V). Kuhn fait retour, dans un texte de 1982, « Commensurability, Comparability, Communicability« (Ch. 2 de RSS) sur son sens inaugural aussi, et récuse un contresenscourant dont la Structure a fait l'objet : l'incommensurabilitén'est pas incomparabilité..
La locution "pas de mesure commune" devient "pas de langage commun". L'affirmation que deux théories sont incommensurables est alors l'affirmation qu'il n'y a pas de langage, neutre ou autre, dans lequel les deux théories, conçues comme des ensembles d'énoncés, puissent être traduites sans résidu et sans perte. Pas plus dans sa forme métaphorique que dans sa forme littérale l'incommensurabilité n'implique l'incomparabilité, et pour des raisons bien semblables.(RSSp. 36)
2 points sont importants : l'incommensurabilité est donc l'absence de langage neutre, mais une telle absence n'est pas impossibilité de traduire dès lors qu'on renonce à cette problématique. Kuhn différencie ici nettement sa position de celle de Quine, dont il semblait se rapprocher dans un texte antérieur (« Reflections on my critics »). L'accès à la science du passé n'est pas un travail de traduction mais d'apprentissage et d'expérience. Il ne s'agit donc plus de signification, mais d'usage. C'est là une façon de dissoudre l'indétermination quinienne en déplaçant la question. Il ne s'agit pas de traduire et d'établir des significations ou des synonymies, mais d'apprendre.
Acquérir un nouveau langage n'est pas la même chose que le traduire dans le sien. Qu'on réussisse à l'acquérir n'implique pas qu'on réussisse à le traduire. (RSS p. 39)
On comprend mieux à présent le sens d'une remarque de Hacking, pour qui le centre de la révolution philosophique introduite par Kuhn est « un rapport différent de la science à son passé ». Il ne s'agit pas d'un respect formel pour le passé, une forme de principe de charité adapté à l'histoire des sciences, mais d'un rapport différent à l'expérience passée. La question est bien celle de la transformation de l'expérience dans la traduction (et rejoint les discussions actuelles sur le donné et le contenu non-conceptuel). Eviter la problématique de la traduction rompt l'alternative que suscitent les débats sur le relativisme, entre l'irrationalisme et le gouffre de la mécompréhension vers lesquels on tire Kuhn, et le rationalisme du principe de charité, fondé sur le concept d'interprétation et sur l'idée de traductibilité.
Ce qui a rendu presque inévitable la supposition d'une universelle traductibilité, c'est, je crois, sa ressemblance trompeuse avec une autre tout à fait différente, cette fois-ci une supposition à laquelle je souscris : tout ce qui peut être dit dans un langage peut, avec de l'imagination et des efforts, être compris par un locuteur d'un autre langage. Ce que requiert une telle compréhension, toutefois, ce n'est pas une traduction mais l'apprentissage d'une langue. Le traducteur radical de Quine est, en réalité, quelqu'un en train d'apprendre une langue. « Possible Worlds in History of Science » (1989), RSS pp.60-61.
Kuhn, dans ses « Reflections on my critics » (Lakatos & Musgrave, Criticism and the Growth of knowledge, p. 267), répondait déjà à une objection similaire de Popper, qui critiquait, dans le même volume le « dogme suivant lequel les différents cadres de pensée sont comme des langages intraduisibles mutuellement » (Ibid. p. 56). On comprend alors l'importance du rapport à l'histoire. Faire l'histoire d'une science, c'est apprendre « à traduire un langage, c'est aussi apprendre à décrire le monde avec lequel le langage et la théorie fonctionnent », et « acquérir la connaissance de la nature qui est inscrite dans le langage » (p. 270). Dans les derniers textes, il ne s'agit plus pour l'historien de traduction mais d'apprentissage. Avec le temps, on peut ainsi apprendre ce langage de l'autre culture, ce qui ne veut pas dire l'interpréter ou le conceptualiser, mais apprendre à prédire les réactions de l'autre, et rendre familière son étrangeté - « chose que l'historien apprend (ou devrait apprendre) toujours à faire lorsqu'il a affaire à des théories anciennes » (p. 277).
Kuhn ouvre ici la voie (sans y parvenir complètement) d'un accès à l'expérience (éloignée ou présente) qui ne passe ni par l'interprétation, ni la conceptualisation, ni par le mythe du donné Cette conception de l'incommensurabilité n'a plus rien d'un relativisme : elle reconnaît à la philosophie de la science une tâche nouvelle, descriptive, en montrant que le seul moyen de décrire l'expérience d'autrui est de mesurer sa distance. Ce qui intéresse Kuhn, comme Wittgenstein, c'est la nature et la description de l'expérience, pas son interprétation. Jamais Kuhn ne pose de donné indépendant à « organiser » par les paradigmes, et il ne tombe pas dans le troisième dogme carnapien. C'est ce qui donne à sa philosophie sa radicalité, plus grande que les thèses de la relativité linguistique à la Sapir-Whorf, adéquatement critiquées par Quine, et que les différentes versions du schème conceptuel, adéquatement critiquées par Davidson. Kuhn parle certes de « mondes différents ». Mais bien sûr, après un changement, le monde est différent : il n'y a que les philosophes pour s'exciter, en un sens ou en un autre, sur l'idée de « mondes différents ». Si l'on examine, comme le fait Hacking dans son article « Working in a new world » (in Horwich, p. 276), les contextes où Kuhn parle de monde différent, on constate qu'il parle d'abord de « travailler dans un monde différent », ou de « vivre dans » : jamais de l'existence ou de l'ontologie de mondes différents. On peut travailler dans et avoir affaire à un monde différent, et à des espèces différentes, tout en sachant aussi (parce qu'on sait) qu'il n'y a qu'un seul monde.
Kuhn a mis en évidence une nouvelle façon pour la science, mais aussi pour l'histoire, d'être pertinentes pour la philosophie. C'est aussi pour ces raisons qu'il est difficile de conserver à son propos les divisions et images héritées des débats philosophiques du siècle dernier. La spécificité de l'approche de Kuhn permet de remettre en perspective un certain nombre de divisions simplistes : entre inductivisme et déductivisme, entre l'épistémologie française et anglo-saxonne, bien que Kuhn n'ait rien du style épistémologique français, et entre le positivisme logique et l'épistémologie américaine post-positiviste telle qu'elle s'est développée à partir des années 1960. Kuhn remarquait, discutant les thèses de Carnap et de son ami Hempel, que « [il] avait su, dès lors qu'il s'était mêlé de philosophie, que l'approche qu'[il] avait développée dans ce domaine devait tout autant aux difficultés rencontrées par la tradition de l'empirisme logique qu'à l'histoire des sciences » (RSS, p. 226). On ne saurait mieux décrire aujourd'hui l'importance philosophique de l'œuvre de Kuhn.
Textes cités
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