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Verbes de mouvement, espace et dynamiques de constitution 2004, par Pierre Cadiot, Franck Lebas, Yves-Marie Visetti |
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P. Cadiot (Université d'Orléans), F. Lebas (Université de Clermont-Ferrand), Y.M. Visetti (CREA-CNRS)
paru dans Histoire, Epistémologie, Langage (HEL), 2004, 26, 1, p. 7-42. Résumé Mots-clé s : verbes de mouvement, espace, télicité, agentivité, verb-framed, satellite-framed, gestalt, microgenèse, dynamique de constitution, anticipations perceptives et praxéologiques, subjectivation, inaccusatif, inergatif Abstract Beyond the fact that defining a class of 'verbs of movement' is difficult in practise, it appears that their study gives rise to a whole diversity of approaches (formal ontology, cognitive psychology, semantic features, case roles). By re-examining oppositions such as verb-framed/satellite framed, objectivation/subjectivation, inaccusative/inergative, we will show that these attempts are dependent upon inadequate conceptions of movement and space. Keywords : verbs of movement, space, telicity, agentivity, verb-framed, satellite-framed, gestalt, microgenesis, dynamics of constitution, perceptive and praxeologic anticipations, subjectivation, inaccusative, inergative Introduction Jusque dans les travaux récents, la classe des « verbes de mouvement » donne lieu à des approches différentes. Certaines font appel à des répertoires de traits descriptifs, d'autres ont recours à une ontologie de l'espace et du mouvement de facture plus ou moins formelle ou psychologique, d'autres enfin ressaisissent la question au niveau de schèmes phrastiques, liés à une codification de l'action en termes de distribution, ou de projection, de rôles actantiels et de circonstants. Or ces tentatives, si nécessaires ou intéressantes soient-elles, ne permettent pas par elles-mêmes de tenir compte de la diversité problématique des interventions de l'espace, de ses types de présence ou de constitution au sein des emplois analysés. On y observe notamment une dichotomie poussée, entre un mouvement réduit à la dimension d'un déplacement dans un espace préconstitué, et d'autres valeurs, rapportées à des catégories déliées de l'espace, plus subjectives ou intentionnelles (comme manière, télicité, agentivité, par exemple). Ce genre de dichotomie est en particulier à la base de la distinction typologique entre langues verb-framed et satellite-framed. Il instaure d'autre part une coupure dommageable avec les nombreux emplois dits fonctionnels ou figurés. La thèse qui sera développée ici est que la signification des verbes de mouvement comporte de manière définitoire des anticipations praxéologiques, qualitatives et évaluatives, dont la saillance s'organise au niveau syntagmatique, et selon des échelles d'abstraction qui culminent davantage dans une 'condensation' ou une 'coalescence' de qualités, que dans une 'déperdition' ou une 'décoloration' de ces mêmes qualités. Ce faisant, on n'entend pas contester l'intérêt de pousser aussi loin que possible l'idée d'une analogie, voire d'une mise en continuité, entre perception et construction du sens. Au contraire, nous entendons nous inscrire dans cette mouvance théorique et descriptive. D'où l'importance du choix d'une « bonne » théorie de la perception et de l'action. C'est qu'en effet, le primat éventuel de la perception ne peut signifier ici que le primat d'un sens perceptif. Dans le sillage de la Gestaltheorie et de la phénoménologie, nous verrons ainsi, qu'au delà des questions d'espace-temps, de mouvement et de topologie, c'est avant tout dans les dynamiques de constitution d'un champ inextricablement sémantico-perceptif que s'élabore le sémantisme des « verbes de mouvement », et cela d'une façon qui permet de comprendre leur généricité et leur transposabilité à d'autres domaines. Leur étude constitue ainsi un excellent terrain de défense et d'illustration du type de sémantique lexicale, et corrélativement grammaticale, que nous entendons promouvoir. L'article est organisé comme suit. Une première section retravaille la notion même de verbe de mouvement. La seconde rappelle les deux conceptions théoriques les plus souvent mises en œuvre dans leur étude. Une troisième partie introduit le modèle de la perception, de l'action - et de leurs anticipations - sur lequel nous nous appuyons. La quatrième partie étudie quelques exemples à la lumière de ces conceptions, et revient sur des thèses comme celle de la « subjectivation », ainsi que sur certaines dimensions de l'opposition entre inaccusativité et inergativité. I. La notion de « verbe de mouvement » Si l'on reprend de façon non critique la notion de « verbe de mouvement » [1], on se trouve confronté à une variété de registres descriptifs quelque peu disparates, de façon d'autant plus sensible que certains auteurs situent la question au niveau des sens en discours, tandis que d'autres l'abordent en termes d'identité sémantique lexicale (sans même parler des interférences entre sémantique lexicale et morphologie). Renvoyant alors au paragraphe suivant la question des phénomènes de bornage, ou de repérage par rapport à des lieux [2], on pourra par exemple tenter une esquisse élémentaire de classement à partir d'un stock de propriétés spatio-temporelles, renvoyant à des modalités cinétiques relevant d'une spatialité déjà géométrisée [3]. Soit par exemple ce tableau, organisé à partir des traits suivants :
Bien entendu, cette première esquisse laisse de côté de nombreux aspects décisifs de la construction du sens des verbes, liés au discours et au contexte d'emploi. Ces analyses de type sémique sont souvent peu satisfaisantes, en dépit (ou plutôt, comme nous le verrons, à cause) du caractère « intuitif » et « spontané » des traits mobilisés. Ce sont à la fois une conception du lexique, et une vision du mouvement dans l'espace, qui trouvent conjointement leurs limites dans ce type de tentative. Un deuxième axe de classification, évoqué ci-dessus, est lié à l'ensemble des phénomènes de zonage, de bornage, de franchissement de limites, de construction de points de vue (ou de fenêtrages, dans certains modèles), dont on sait qu'ils constituent l'essentiel des théories de l'aspect (cf. par exemple l'Aktionsart dans la grammaire allemande, ou plus généralement l'aspect dans la linguistique des langues slaves [5]). L'attention se porte alors sur un certain cadrage en termes de phases temporelles aspectualisées, de type initiale (partir, sortir…), médiane (passer, cheminer, errer), ou finale (approcher, arriver, atteindre, entrer, rejoindre), mais aussi en termes de traits comme l'imminence, la fréquence, l'unicité ('semelfactivité', dans certaines langues slaves), voire aussi l'urgence [6]. Ce type de cadrage doit être complété par référence au mode de détermination, ou de repérage, des lieux traversés, ou déterminés, par le mouvement : soit en avançant des oppositions comme celle entre lieu comme cadre (all. im Zimmer, datif), et lieu comme cible (all. in das Zimmer, accusatif) ; soit en rejoignant les problèmes de deixis, comme dans sortez (all. hinaus ! ), entrez (all. herein ! ). Ces tentatives, si nécessaires soient-elles, ne permettent pas par elles-mêmes de tenir compte de la diversité problématique des interventions de l'espace, de ses types de présence ou de constitution au sein des emplois analysés. Notre thèse est en effet que cela supposerait de prêter (au moins) attention aux modalités qualitatives de l'action ou de la gestualité, qui accompagnent toute évaluation topologique, en tout cas géométrique, de l'espace. Nous avons déjà balisé ces questions dans différents travaux, à propos de prépositions, de noms, plus récemment de verbes [7]. Pour le moment, retenons-en simplement l'idée d'une compromission permanente (bien que variable) de l'espace avec des « catégories » qualitatives, perceptives et praxéologiques, qui, si elles convoquent bien de la spatialité en arrière-plan, n'en font pas nécessairement une instance ultime de repérage ou de focalisation - et cela dans la mesure même où le mouvement proprement dit tendrait à se résorber dans un procès de changement et d'action. Bien souvent, ces aspects qualitatifs et praxéologiques sont plus facilement lisibles dans les emplois ressentis comme 'fonctionnels', 'grammaticalisés' [8], 'abstraits', ou encore 'figurés'. Mais ils sont opérants au même titre dans nombre d'emplois dits 'spatiaux'. Bien loin de devoir être déférés à de 'tardifs' composants pragmatiques, ils renvoient aussi, selon nous, à des dimensions constitutives du sémantisme des verbes de mouvement, dont la généricité s'atteste dans une meilleure disposition à se laisser transposer sans restriction de domaines. Alors que, comme nous aurons amplement l'occasion d'y revenir, les dimensions que nous appelons configurationnelles [9] correspondent plutôt à ce que nous appelons des profilages particuliers [10]. La thèse qui sera développée ici est donc que tous les verbes de mouvement, comme courir, marcher, tomber, ramper, surfer, nager, passer, plonger, etc., comportent de manière définitoire, ou fortement conventionnelle, des anticipations praxéologiques, qualitatives et évaluatives, dont la saillance s'organise au niveau syntagmatique, et selon des échelles d'abstraction qui culminent davantage dans une 'condensation' ou une 'coalescence' de qualités, que dans une 'déperdition' ou une 'décoloration' de ces mêmes qualités. Pour marcher, par exemple, on invoquera déplacement, mouvement, mais plus fondamentalement, régularité, mécanicité, bon fonctionnement : le moteur marche, ça marche bien, ton affaire ?, il nous a fait marcher. Pour tomber, verticalité, survenance, soudaineté, mais aussi surprise, non-contrôle, avec des gradations entre spatialité, agentivité, événementialité, métaphoricité : la pluie tombe, tomber la veste, la température tombe ; la nouvelle tombe, ça tombe bien ; tomber dans les pommes, tomber amoureux. Quand bien même on voudrait rester dans un cadre dichotomisant (l'espace d'abord, les autres valeurs ensuite), il paraît également difficile de faire comme si la structure actantielle venait simplement s'ajouter à un schème de mouvement préexistant et indépendant. Tout montre au contraire que le jeu actantiel va de pair avec une co-élaboration 'stylistique' des mouvements, peu propice au placement des invariants au niveau de représentations, ou configurations, objectives. Ainsi dans la série Paul monte l'escalier / sur une chaise / la valise / une maquette. Pour ces raisons mêmes, certains auteurs, comme Langacker ou Talmy, recommandent de centrer l'analyse sur un noyau de sens purement topologique, conçu en deçà de toute spatialité 'objective' (notamment euclidienne) : mais c'est au prix de rendre tout aussi artificielle l'explication d'emplois (qui restent pourtant liés à l'espace) comme Paul monte une maquette, où les aspects d'accroissement, d'agencement interne, d'accomplissement, jouent le premier rôle (Lebas & Cadiot, 2003). C'est qu'on ne voit pas bien comment repousser dans un statut second la qualité du mouvement, dès lors que le dit mouvement ne renverrait pas à un déplacement, au sens d'un changement de position (serait-ce dans un espace topologique), mais plutôt à une transition, ou à une transformation, affectant un seul et même lieu . II. Deux cadres théoriques Au delà de la diversité d'approches descriptives évoquées ci-dessus, deux cadres théoriques majeurs se détachent, liés à l'évolution des linguistiques cognitives, et qui polarisent ce qui serait mieux présenté comme un continuum de problématiques. Le premier cadre (Langacker, Talmy, Vandeloise dans ses premiers travaux) isole, au niveau des unités lexicales et grammaticales, un noyau privilégié de signification, de type topologique ou configurationnel. L'autre, de Tesnière à Goldberg, en passant par Fillmore, Anderson, Helbig, et quelques autres, est plus explicitement lié à une analyse des schémas de phrase, et privilégie le registre actantiel. Soulignons que, dans les deux cas, la notion de mouvement dans l'espace, jugée trop étroitement référentielle, se trouve reconstruite dans un cadre bien plus schématique, où des catégories tantôt topologiques et dynamiques, tantôt casuelles, déliées en principe de l'espace sensible, imposent leur médiation, et forcent à repenser à partir d'elles les questions d'espace et de mouvement. Résumons de façon très rapide, donc caricaturale, les traits majeurs de ces deux types d'approches. Dans la première approche, et pour ce qui concerne l'expression du mouvement, les aspects configurationnels (frame) et les aspects qualitatifs sont nettement dissociés. Ces derniers sont parfois regroupés sous le nom de manière (manner) du mouvement, ce qui tend à en faire des propriétés secondes de déplacements présumés préalablement constitués dans une couche de facture topologique. Quant aux aspects configurationnels, ils répondent à un triple point de vue : représentationnel, comme cadre de placement des entités signifiées ; grammatical, comme couche de sens générique (exprimée notamment par des marqueurs spécialisés comme les prépositions, ou les groupes adverbiaux) ; et typologique (certaines langues concentrant ces dimensions sur le verbe, d'autres sur les satellites du groupe verbal). Ce qui prime, c'est un cadre topologique autonome, qui définit des places et des déplacements, pour des entités conçues comme extérieures les unes aux autres. On renvoie alors à la théorie lexicale pour traiter de tous les aspects praxéologiques et/ou qualitatifs, avec le présupposé d'une division forte entre les unités véhiculant les aspects configurationnels (positions, frontières, déplacements), et les autres. Bien entendu, de nombreux auteurs combinent des éléments venant des deux approches, en leur conférant une portée ou une priorité variables. Ainsi Langacker considère les rôles casuels comme la codification d'enrichissements conceptuels, de source lexicale, venant s'ajouter à sa diagrammatique grammaticale. De même, Goldberg a proposé, avec ses Construction Grammars, une synthèse partielle de ces deux traditions théoriques. Ces deux familles s'inscrivent sans guère la problématiser dans une tradition qui considère les places comme individuées avant les déplacements, les déplacements comme configurés à part de leurs modalités, les entités ou actants comme individués avant leurs actions, transformations, ou fonctions (ce qui n'est pas non plus sans effet sur la sémantique nominale). Tout cela débouche sur une distinction à portée typologique, introduite par Talmy, et largement reprise depuis dans les études psycholinguistiques et typologiques : il s'agit de la distinction verb-framed vs satellite-framed, fondée sur la séparation entre les aspects configurationnels (frame) et les dimensions qualitatives (manner) du procès [11]. Une classification des langues est donc entreprise, sur la base des constituants prépondérants dans l'expression du frame. Ainsi, la plupart des langues romanes seraient verb-framed, autrement dit les verbes y prendraient en charge l'expression de la part configurationnelle des procès, tâche qui dans des langues comme l'anglais ou l'allemand serait dévolue au contraire aux satellites du verbe : le français dira par exemple elle traverse la rivière à la nage, et l'anglais she swimms across the river. Cela permet à Slobin de montrer d'une part l'existence d'une forme de partition des langues relativement indépendante d'autres types de classement, et d'autre part d'étudier de façon corrélée les parcours d'acquisition, et les modalités d'expression des enfants dans diverses langues. Il paraît difficile de nier l'intérêt heuristique de cette distinction. En même temps, elle a déjà été considérablement relativisée dans sa portée typologique, comme Slobin lui-même le soulignait récemment (2003). Surtout, elle nous paraît également devoir être interrogée dans son bien-fondé théorique. Le français, par exemple, est présenté comme typiquement verb-framed. Mais d'une part, c'est oublier des cas manifestement inverses, où le frame, c'est à dire la configuration topologico-dynamique de la scène, est plutôt spécifié par les satellites (il vole de branche en branche, il a dansé jusque chez lui, il a sauté par dessus la barrière). D'autre part, c'est concevoir tous les verbes sur le modèle de aller, sortir, partir, entrer, traverser… alors que, même pour ces verbes, le frame construit au niveau de la phrase simple dépend d'interactions avec les satellites, et notamment avec les prépositions. Ainsi, les différences fines, mais assez bien caractérisées, entre partir à/pour/sur/vers Paris : la cible peut être configurée comme point de visée définitoire du procès (à), comme destination fortement anticipée (vers), comme visée sans anticipation d'atteinte (pour), comme zone de contact projetée, constituée indépendamment du procès (sur) ; corrélativement, l'extension du parcours paraît plus ou moins acquise, selon le degré de focalisation sur telle ou telle de ses phases. Même si, en toute rigueur, la distinction verb-framed vs satellite framed ne concerne que l'expression des mouvements, on comprend bien qu'elle pousse à conférer aux déplacements, effectifs ou virtuels, un statut par trop privilégié dans les analyses. En valorisant de fait, parmi tous les changements qui ont lieu dans l'espace, ceux qui comportent des déplacements, les auteurs, tendent à en réintroduire artificiellement dans bien des cas où il ne sont pourtant guère flagrants. D'où le procédé consistant à expliquer la route monte par animation directe des entités (la route, en quelque sorte métaphorisée), ou par subjectivisation (le regard, lui-même mobile, du 'sujet' ou du 'conceptualisateur', prend en charge le mouvement imputé). Dans la ligne d'une remarque faite un peu plus haut, nous relevons également une tendance à traiter sémantiquement des emplois absolus, ou intransitifs (Paul monte, tombe, émerge, se promène, marche, court, zigzague, nage, vole), comme résultant de l'ellipse d'une trajectoire et d'une cible détachée, identiques à celles qui sont ordinairement impliquées dans les déplacements effectifs [12]. Il y a ici méconnaissance d'aspects davantage fixés sur les sujets, qui ne sont pas nécessairement associés au fait d'un déplacement, mais plutôt à une modification perçue de l'intérieur et de l'extérieur, et qui ne se réduit pas à la saisie d'une trajectoire extériorisée dans un espace topologique (ah, tu tombes bien !). Il se peut même qu'aucun mouvement ne soit signifié, alors que la scène reste perçue dans l'espace (cette fois, la photo est bien sortie). Ces remarques valent pour tous les emplois où mouvement et/ou espace sont convoqués. Mais que dire alors des emplois plus fonctionnels déjà cités (la montre marche, la plante vient bien (Forest, 1999, p. 59), la nouvelle tombe/sort), ou encore des emplois qu'on dit métaphoriques (marcher dans la combine, tomber dans les pommes) [13], qui ne convoquent ces dimensions qu'en arrière-plan, voire pas du tout ? En accordant un privilège systématique à des schématismes de facture uniquement spatiale ou topologique (et la distinction verb/satellite framing en est un rejeton), nombre de travaux en linguistique cognitive (de la première tendance identifiée ci-dessus) ont cru pouvoir distinguer un niveau sémantique autonome et tout à fait générique, susceptible de se transposer dans une grande diversité de domaines, rejoignant ainsi la fonction d'une couche grammaticale de la signification. Si ce niveau a la constitution et la fonction qu'on lui prête, il devrait donc se comporter comme un invariant pour chaque unité et chaque domaine mis en œuvre. Or nos remarques, qui montrent déjà le caractère très problématique de l'isolation d'un tel niveau schématique, débouchent a fortiori sur une mise en cause de sa prétendue invariance. A l'opposé de ces conceptions, nous constatons en sémantique un enchevêtrement profond des dimensions configurationnelles et des autres - et cela quand bien même l'espace serait impliqué au premier chef [14]. Et parallèlement, apparaît la faiblesse de l'hypothèse d'invariance des schèmes supposés caractéristiques des unités (verbes, prépositions, ou autres) [15]. A l'inverse, ce qui paraît se transposer le mieux d'un emploi à l'autre, lorsque l'on passe d'un registre spatial à d'autres plus 'fonctionnels' ou plus 'figurés', ce sont des dimensions que, par analogie avec l'expérience sensible, nous pourrions qualifier de praxéologiques et évaluatives : dimensions qu'il faut concevoir en amont de toute spatialité constituée d'avance, tout en évitant de les rabattre sur une codification en termes de rôles actantiels ou de cas, qui serait constituée de son côté sans relation au registre perceptif (si ce n'est à travers un modèle praxéologique totalement normalisé). Il y a ici un double enjeu : mieux décrire la relation entre perception et langage au sein de l'expérience, et mieux fonder l'analogie fréquemment invoquée entre construction de formes dans l'activité perceptive, et construction de 'formes sémantiques' dans l'activité de langage. Notre message est simple : pour relever ce double défi, il faut passer d'une approche étroitement spatialiste ou topologiste, à une vision plus globale de l'expérience, où les anticipations praxéologiques, qualitatives et empathiques [16] de la perception jouent un rôle éminent, qui serait fort mal traduit si on en rendait compte en termes d'une 'manière' venant simplement s'ajouter à des invariants configurationnels. L'espace, vu comme un milieu vide, homogène et indistinct, et le mouvement, réduit à l'épure d'une trajectoire, ne sont que des états limites, au sein de l'activité globale de perception et d'organisation par les sujets parlants. Pour en traiter, il est essentiel de dégager certains traits génériques de cette activité globale. La section suivante s'attache à discuter un 'modèle' perceptif et pratique qui puisse répondre à ce double enjeu. Soulignons que sous le nom de modèle, nous renvoyons en réalité au choix d'une perspective théorique sur l'expérience perceptive - opération décisive pour toute linguistique qui penserait trouver là un domaine d'application privilégié, a fortiori un de ses fondements. III. La question d'un modèle perceptif et praxéologique Dans les deux sections précédentes, comme dans plusieurs de nos publications antérieures, nous avons cherché à montrer la nécessité de conjoindre un élargissement du domaine de l'observation, avec un appareil théorique qui intègre à la base perception, action, et expression, et favorise les descriptions du lexique, tout particulièrement du lexique dit spatial. Seule une théorie de la perception qui puisse s'identifier à une modalité générale de l'expérience (et non pas seulement à la structuration de champs sensoriels) peut ici convenir, et se laisser transposer en sémantique - qu'il s'agisse d'associer les travaux à des hypothèses cognitives, ou plus prudemment, de trouver un format satisfaisant pour l'enquête proprement linguistique. Le corpus théorique et expérimental que nous avons privilégié dans cette perspective est celui de la mouvance phénoménologique, et de sa version naturalisée, la théorie gestaltiste de la perception (avant tout celle de l'école de Berlin), complété par l'apport des écoles liées de la microgenèse (Rosenthal, 2003). Il ne peut être question de parcourir ici à nouveau l'ensemble des travaux auxquels nous avons emprunté dans nos études précédentes [17]. A titre de rappel télégraphique, retenons-en les points suivants : constitution multimodale et synesthésique du champ et des unités (exemples de la vague, du crescendo, de la rigidité/froideur directement perçues dans la vision du verre ou du métal) ; L'ensemble de ces caractérisations sont présentes dans la production historique de l'école gestaltiste berlinoise (pour une reconstruction critique, voir Rosenthal & Visetti, 1999, 2003). Toutefois, le dynamicisme caractéristique de cette psychologie, qui est en même temps une théorie générale des formes, s'est trouvé limité par une prise en compte insuffisante du caractère constituant (pour la perception elle-même) de l'action et de ses anticipations, et cela jusqu'au niveau fondamental d'une motilité perpétuellement opérante. En même temps, et pour différentes raisons liées au contexte scientifique de l'époque, l'école n'a pas réussi à développer une problématique génétique consistante. Si bien qu'il est fondamental, pour une reprise contemporaine de ces idées, de les prolonger dans une théorie au moins microgénétique de la constitution des formes, qui fasse une part essentielle aux anticipations (notamment celles liées à l'action) qui constituent le champ en s'y actualisant à divers degrés, et qui correspondent, côté sujet, à une 'mise sous tension' dont l'effet se situe possiblement en deçà de toute programmation effective de mouvement (Rosenthal, 2003). Concevoir alors les formes comme des « phénomènes d'un champ d'action » - selon une formule inspirée d'E. Straus -, tel serait le programme, dont on comprend toute la pertinence pour notre approche de la sémantique. Dans une telle théorie, soulignons-le encore, ce qu'on appelle forme : (i) se constitue au sein d'un champ, dont la spatialité n'est qu'une dimension fondamentale d'extériorisation, (ii) répond à des degrés d'individuation et de localisation variables, (iii) correspond à des modes d'unification qualitatifs et praxéologiques, et non pas seulement morphologiques et positionnels, et (iv) se différencie, à des degrés divers, dans le cadre de dynamiques de constitution à strates multiples, organisant 'de l'intérieur' les dynamiques déployées et extériorisées dans l'espace-temps. De l'héritage de la phénoménologie et de la Gestalthéorie, et à la différence des auteurs de la linguistique cognitive qui s'y sont parfois référés (Lakoff et Johnson, et de façon plus lointaine Langacker ou Talmy), nous retenons donc avant tout le principe d'un approfondissement et d'un élargissement de la couche perceptuelle [21], jusqu'aux dimensions d'une expérience immédiatement et multiplement qualifiée. En somme, le primat de la perception ne peut signifier que le primat d'un sens perceptif. Nous nous inscrivons ainsi en faux contre les stratégies consistant à détacher un niveau schématique (Langacker), ou à faire de l'espace le référent ultime et le point de départ de tout processus de conceptualisation. Ce n'est pas seulement que les analyses sémantiques, polysémiques et métaphoriques, en pâtissent : c'est le tableau-même de la perception qui est faussé au départ. Dans ce recours à une supposée couche universelle et univoque, de facture spatiale (sensible et/ou schématique), il n'y a plus de place, sinon seconde, pour des déterminations plus profondément relativistes, culturelles et/ou linguistiques : celles-ci, en effet, ne peuvent plus s'exercer que dans les termes d'un système prédéterminé d'universaux psychologiques, les langues n'y inscrivant que secondairement leurs options propres [22]. D'autres approches pensent trouver dans les étapes de l'acquisition d'une langue maternelle une gradation faisant référence, dans la mesure où cette acquisition passerait de façon privilégiée par la formation (ou l'existence non problématisée) d'un cadre spatial conçu comme un système de positions et de vecteurs d'orientation, détachés comme tels du temps et des modalités d'engagement. Selon les travaux, l'espace joue tantôt le rôle d'un cadre imposé, conditionnant de façon nécessaire l'installation du sens ; tantôt celui d'un terme repérant la convergence progressive, dans l'ontogenèse, de la langue et de certaines structures cognitives fondamentales. Or, quand bien même ce cadre serait en effet universel, sa nature très abstraite et hautement conventionnelle, neutre vis-à-vis de tout engagement pratique, rend difficile de croire qu'il puisse s'imposer sans que le langage ne garde les traces de ce processus de formation. L'intuition engage au contraire à supposer que la majorité des unités que nous concevons a posteriori comme vouées à l'expression de l'espace, portent jusque dans la langue adulte les traces du travail que, selon ce type d'hypothèses (bien différentes des nôtres), il aurait fallu faire pour 'vider' et 'topologiser' l'espace corporel et pratique, et le constituer ainsi comme un domaine extériorisé de places, entre lesquelles circuleraient des entités bien séparées, et à partir de là identifiables. Nos critiques sur cette forme de recours à de présumées lois du développement ont leur correspondant au niveau immédiat de la parole : ce serait en effet un postulat pour le moins questionnable que d'assigner toujours la parole à la saisie d'un espace déjà constitué. Le plus vraisemblable est au contraire que l'espace (comme le temps) se recompose constamment en fonction de la perspective d'action en jeu, et par conséquent que le langage doit fondamentalement anticiper, accompagner et enregistrer ces ajustements incessants. Notre raisonnement par l'absurde, qui a feint un instant de partager des hypothèses adverses, aboutit donc encore à la même conclusion : l'analyse n'a pas à privilégier un niveau spatial univoque. Nous répéterons quant à nous l'évidence que ce qui semble lié, et dans une connexion réciproque, à la constitution des langues, c'est un Lebenswelt social et culturel, qui inclut bien sûr l'expérience du corps, dans sa relation à l'environnement pratique et interpersonnel. Les approches spatialistes et/ou topologistes n'en appréhendent que certains effets, isolés à tort. Quitte à insister sur l'expérience corporelle, nous préférons mettre en avant son caractère auto-centré, synesthésique et anticipateur, qui se révèle notamment et par exemple dans toute une série de verbes : toucher, résister/céder, (re)serrer, maintenir, rompre, insérer, ajuster, enterrer, noyer, recouvrir, camoufler, se débarrasser de, coller, (dé)bloquer…, ou de substantifs : douceur, fluidité, rudesse, rugosité... Toutefois, il faut prendre garde à ne pas imaginer ici un 'corps' qui ferait fonction d'emblème pour la sémantique, tout en étant constitué indépendamment des langues, comme celui dont Lakoff et Johnson se sont faits apparemment les avocats avec leur concept d'embodiment. L'expérience du corps évoquée ci-dessus ne renvoie pas à une pré-détermination causale, mais au foyer sensible, pratique, et toujours déjà linguistique, des gestes et des pratiques sociales donatrices de sens. Une conséquence minimale de ce qui précède est la nécessité d'une diversification radicale des dimensions requises pour l'analyse sémantique des unités les plus 'centrales', ou les plus 'grammaticales'. L'exemple des prépositions manifeste ainsi, d'une façon frappante et qui se laisse analyser dans le détail, l'insuffisance des caractérisations topologico-cinématiques « abstraites » ; en même temps il invalide les reconstructions qui voudraient partir d'un sens premier plus « tangible », de nature physique ou spatiale. Comme nous l'avons argumenté à maintes reprises [23], il apparaît que les emplois des prépositions sont conditionnés, entre autres, par des valeurs ayant trait à « l'intériorité », à « l'expressivité », au « programme interne » des entités-procès qu'elles relient ; qu'ils sont aussi conditionnés par des valeurs renvoyant à la dépendance, au contrôle, à l'appropriation réciproque entre ces diverses instances ; que ces valeurs enfin peuvent être aussi bien posées nettement en extériorité, que retenues dans la dynamique constituante de la parole, et se manifester seulement comme 'aspect' de ce qui est thématisé. On constate également que ces valeurs, si elles surdéterminent parfois des valeurs configurationnelles encore présentes, peuvent aussi bien se manifester sans elles. On observe ainsi toute une graduation de cas : souvent les valeurs configurationnelles, loin d'être les plus immédiates, paraissent des effets seconds, sans doute impliqués, mais non véritablement profilés à l'avant-plan de l'énoncé ; parfois même, elles disparaissent entièrement au profit des précédentes. Loin de considérer celles-ci comme des suppléments que la reconstruction linguistique devrait dériver dans un deuxième temps, il en résulte au contraire qu'il faut les inscrire au cœur des motifs les plus originels attribués aux prépositions. Ces valeurs ne sont donc pas des valeurs lexicales excédant le noyau grammatical de la langue : précisément, ce sont bien des valeurs grammaticales, c'est-à-dire des valeurs très génériques et indispensables, « retravaillées » par chaque emploi. Elles se réalisent suivant des « profils » divers, dans des emplois dits abstraits aussi bien que concrets : donc en particulier en vue d'emplois spatiaux ou physiques (repérant par exemple des localisations, ou des interactions de type forces) qui ne présentent à cet égard aucun privilège particulier, Notamment (contra Langacker), les trois valeurs topologiques de l'inclusion (dans, entre, au milieu de, parmi), de la proximité (vers, près de, par, en face de, au dessus de) et du contact, entendu au sens d'un simple positionnement contigu (sur, contre, le long de), sont, bien que fondamentales [24], insuffisantes à exprimer le « motif » grammatical de quelque préposition que ce soit : sauf à enchevêtrer d'emblée ces valeurs topologiques à d'autres qui s'y expriment solidairement, et spécifiquement pour chaque préposition. Un motif prépositionnel est donc un mode de donation ou d'appréhension, immédiatement disponible dans toutes les régions de l'activité de langage, sans mécanisme de transfert analogique ou métaphorique à partir de valeurs plus spécifiques, prétendument posées comme premières. C'est, si l'on veut, une 'quasi-forme' hautement instable, permettant de construire, par reprise et stabilisation en syntagme, toute la diversité des valeurs observées. Un tel motif unifie, et met en transaction des dimensions du sens qui ne peuvent être dissociées à son niveau (même si l'analyse permet de les distinguer) : ces dimensions ne se séparent éventuellement qu'à la faveur de leurs profilages, i.e. par stabilisation différentielle et inscription dans des domaines sémantiques plus spécifiques, et par mise en situation thématique. Ce processus de profilage ne doit pas être confondu avec une simple instantiation : selon les cas, telle ou telle dimension du motif peut être virtualisée, voire complètement neutralisée, en même temps que d'autres spécifications (imprévisibles à partir du seul motif) viennent l'enrichir. En somme, un motif est un germe instable (une 'impulsion', procédant dans ce cas du fonds linguistique commun), qui entre dans un processus de détermination par stabilisation en co-texte. Il ne s'agit pas là d'une dynamique qui serait immanente au motif, ce qui supposerait une anticipation à son niveau de tous les paramètres de contrôle : mais plutôt d'une reprise, d'une récupération par d'autres dynamiques déclenchées avec la mise en syntagme, et donnant naissance à la variété des profils. A titre d'exemple, que nous avons souvent repris dans nos travaux précédents, parce qu'il peut paraître des plus défavorables à nos thèses [25], nous rappellerons le cas de SUR, qui ouvre sur un principe de définition-délimitation de deux 'segments' ou 'phases' par le biais de leur 'mise en contact'. En voici quelques illustrations : les enfants jouent sur le trottoir, Pierre travaille sur Paris/sur cette question, une menace plane sur la ville, condamner sur de faux témoignages, payer l'impôt sur le revenu, fixer son regard sur quelqu'un, être sur le départ, agir sur un coup de tête/sur le champ, sans oublier la valeur d'enchaînement dans sur ce, il disparut à jamais. A la différence des figures souvent invoquées de 'surface' (notion géométrique), ou encore de 'hauteur', déjà bien trop spécifiques, la notion plus riche et ouverte de 'mise en contact' se propose comme un motif plausible. Il est évidemment bien difficile de l'expliciter : en deçà ou au delà de sa valeur pleinement dynamique, il comporte bien la possibilité d'un acquis statique qui en est comme un effet de bord ou une variante stabilisée (localisation, assise, support) ; mais il est fondamentalement un motif aspectuel et intentionnel de visée et d'approche, en même temps qu'un motif d'exploitation, de valorisation du contact par un certain travail (appui, rebond, perlaboration entre les deux 'phases' qui restent cependant extérieures l'une à l'autre) : d'où les valeurs d'objectif, d'imminence, d'atteinte, d'incidence, d'enchaînement. Son expression configurationnelle, lorsqu'elle est pleinement déployée, comporte sans doute un repérage 'axial' de la dynamique d'élan, un autre repérage 'transversal' pour la zone de contact, et l'extériorité maintenue des deux 'phases' ainsi délimitées (si la zone de contact est bien la frontière topologique de la zone d'accès, elle n'est pourtant pas appropriée comme son bord, mais lui reste 'extérieure' : d'où la tension paradoxale avec certaines réalisations thématiques comme dans Max dort sur le dos). Il va de soi que les termes mobilisés par ce travail d'explicitation ('support', 'visée', élan'…) sont à prendre avec toute l'ouverture de sens possible, leur polysémie restant ici suspendue, et surtout pas résolue (il ne s'agit absolument pas d'un métalangage !) [26]. En résumé, et comme le lecteur pourra mieux s'en convaincre en se rapportant aux travaux cités plus haut, ce sont finalement les thèses suivantes qui caractérisent au plus près notre démarche : (i) pas de privilège des emplois spatiaux ou physiques (tels qu'habituellement conçus), et donc pas de doctrine du transfert de sens, figuré ou métaphorique, (ii) recherche de motifs grammaticaux, c'est-à-dire de modes de donation et d'appréhension qui soient immédiatement disponibles dans toutes les régions de l'activité de langage, (iii) refus d'une réduction de ces motifs à leur expression configurationnelle, qui n'en est qu'un versant, et (iv) interprétation de ces motifs comme des 'germes' instables, aptes à se stabiliser à divers degrés en syntagme par reprise au sein de dynamiques de profilages qui ne leur sont pas immanentes [27]. On objectera peut-être que la polyvalence des unités dites spatiales n'empêche pas que l'on puisse y distinguer une première strate de signification, qu'elle soit ou non modélisatrice pour les autres valeurs (qui sont alors dites par contraste temporelles, modales, fonctionnelles, etc.). Cela justifierait, selon certains, un programme de recherche distinct. Nous répondrions à cela par une double remarque : épistémologique et/ou cognitive d'abord, en contestant comme nous venons de le faire le modèle perceptif sous-jacent à cette conception de la spatialité ; méthodologique et plus directement linguistique, ensuite, en demandant quels sont les critères qui président à la catégorisation d'un segment d'énoncé comme proprement spatial [28]. Encore une fois, il ne s'agit pas de nier l'omniprésence de l'espace, mais de souligner la diversité extrême de ses modes de différenciation et d'intervention, les organisations topologiques résultant, bien plus qu'elles ne les précèdent, de 'programmes' sémantiques d'une autre qualité. IV. A partir des dynamiques de constitution Pour développer les considérations qui précèdent, nous traiterons d'abord rapidement de verbes basiques de mouvement, comme sortir et partir, qui illustrent la non-séparation entre perception, action et qualité, et de façon corrélée l'intrication entre leurs différentes valeurs, spatiales ou non. Nous entrerons ensuite plus en détail dans une analyse comparable du verbe monter, et critiquerons, à la suite de Lebas & Cadiot (2003), la thèse devenue classique de la subjectivation, censée rendre compte d'emplois comme la route monte. Pour finir, nous rebondirons, du point de vue qui est le nôtre ici, sur l'opposition entre verbes inaccusatifs et inergatifs, dont on sait qu'elle a fait, et fait toujours, l'objet de discussions très animées. IV.1 Retour sur les verbes de mouvement Revenons pour commencer au cas des verbes dits de mouvement les plus basiques du français (comme aller, arriver, se diriger, entrer, partir, sortir traverser, venir…), qui sont parmi les premiers à être cités à l'appui du classement du français comme langue verb-framed. Examinons par exemple en les contrastant les verbes partir et sortir, et posons la question des indications de construction du frame qu'ils comporteraient de façon inhérente. On pensera peut-être ces exemples comme particulièrement difficiles pour la thèse que nous voulons soutenir. Et pourtant, il nous semble que, plutôt que de spécifier géométriquement une trajectoire, ou de se confondre avec le tracé d'un parcours dans un espace topologique, ces indications inhérentes renvoient plutôt à des modalités de survenance, dont on peut dire qu'elles se situent en deçà d'une distinction affirmée entre événement et action. De son phylum étymologique (Le Robert DHLF, p. 1439 : Lat. pop. *partire, partiri : « partager »), partir retient le motif d'un détachement sur fond de partage, dont atteste la polysémie du nom départ (faire le départ/être sur le départ). Sortir, de son côté, garde de son étymologie latine le principe d'un surgissement, ou d'une émergence ponctualisée (l'article du Robert DHLF présente une double source, distribuée entre d'une part le latin sortiri, sortitus : « qui a été tiré au sort, désigné par le sort », donc « qui échappe à, et se manifeste au dehors », et d'autre part la série surrectus, surgere : « jaillir », p. 1980) [29]. L'inchoativité, ou les indications de bornage amont dont ces deux lexèmes sont porteurs, sont solidaires d'un 'fond' qui puisse valoir comme instance de repérage. Mais elles ne forcent pas pour autant à hypostasier ce fond en termes de sites. Il s'agirait plutôt de modalités de dégagement, parfois appuyées à une spatialité déjà disponible (au niveau etic, au sens de Pike, 1967), parfois primant sur elle, et ne conditionnant en tout état de cause que des schématisations assez peu différenciées. Il serait donc insuffisant de faire la différence entre partir et sortir, en la fondant sur un framing primaire extensionnel, en droit toujours dissociable, ou indépendamment récupérable. Certes, sortir renvoie bien à une différence topologique entre intérieur et extérieur, avec maintien de la perspective sur la phase de franchissement. Mais partir procède moins de ce type de zonage : il évoque plutôt l'émission, le détachement, voire la mise en mouvement, sans imposer d'extension, ni même de localisation déterminée, à ce qui constitue son point d'appui (sa « source »). Il maintient aussi une perspective ouverte, déjà quelque peu balisée, qui anticipe sur une cible entièrement détachée - un telos -, qu'il n'est pas obligatoire d'atteindre (partir pour) [30]. Des exemples comme le lièvre est parti sous nos pieds, le coup est parti, valorisent ce pôle toujours quelque peu ergatif du détachement (en l'occurrence explosif !), tout en ouvrant la perspective d'un prolongement déjà entamé. Le lièvre est sorti sous nos pieds construirait un tout autre profil, où il s'agirait avant tout d'un surgissement et d'une émergence (d'un terrier, d'un fourré). Partir pour Paris est évidemment paradigmatique pour l'analyse proposée. A l'inverse, *sortir pour Paris ne convient pas, parce que pour met à distance la cible relativement au procès de sortie, tout en l'inscrivant dans un télos constitutif. Or, comme nous l'avons dit ci-dessus, sortir n'accepte de transition directe que vers des 'zones', ou des 'phases' dont les bornes peuvent se rattacher immédiatement au seuil franchi (sortir dans la rue). Avec sortir, on ne peut faire jonction avec une cible détachée et programmée qu'à la condition de reprendre le procès et de prédiquer à nouveau (sortir pour aller au restaurant), ou du moins d'étendre la cible aux dimensions d'un parcours assurant la transition (je sors pour mon cours). Pour la même raison, sortir vers la rivière, ou côté rivière, passera facilement dès le moment où le régime (rivière) n'est là que pour spécifier une direction, qui ne conditionne la transition que dans la phase immédiatement contiguë au seuil [31]. Ajoutons que, à la différence de partir qui ponctualise son moment inchoatif, sortir maintient ouverte une zone intérieure, en continuité avec la transformation qui amène au franchissement « libératoire » du seuil. Cela est évident s'agissant des sorties qui sont des déplacements. Mais cela reste une analyse possible pour des emplois qui se focaliseraient sur des émergences sans mouvement : la couleur sort bien sur ce fond, la couleur est bien sortie (teinture, photographie). Ce qui tend à montrer que le rapport fond/forme - ce leitmotiv des linguistiques cognitives - est loin de se réduire à une partition de données uniquement configurationnelles (ici, spatiales) : il est inséparable d'une dynamique qualitative de formation et d'une intériorité non spatiale du champ, l'apport propre des unités linguistiques se répartissant entre effets de sens stabilisés en extériorité, et effets de sens mis en œuvre au niveau de ces dynamiques internes de constitution. Qu'on l'appelle donc topologie, configuration, ou framing, le schématisme invoqué par les problématiques critiquées ici reste donc tributaire, pour son installation, d'une aspectualisation et d'une mise en perspective qui reposent sur des saisies fines de phases qualitatives comme : émission, interruption, franchissement, émergence, anticipation d'une cible, d'un contact, d'une jonction... Tout cela peut bien se tramer dans l'espace/temps, ou se profiler dans les modalités d'une topologie qui ne serait plus limitée aux seuls domaines sensibles. Mais si l'on prend en compte les dynamiques de constitution, on ne peut que souligner plus encore les dimensions avant tout qualitatives de ces procès perceptifs et pratiques généralisés. C'est dans la dynamique de constitution que réside en effet le potentiel de généralisation qu'invoquent les linguistiques cognitives, et non dans les topologies ou les espaces constitués. C'est donc avant tout à ces dynamiques internes que renvoie le fait, suggéré déjà par l'étymologie, que partir comporte une certaine qualité de l'émission (une ponctualisation elle-même qualifiée, ou si l'on veut aspectualisée 'de l'intérieur'), qui procède d'un détachement, et renvoie à une projection jusqu'à la disparition (Cadiot 1991, p. 49), tandis que sortir, comme le dit aussi son étymologie, comporte de manière définitoire surgissement, ou émergence, avec maintien de la perspective sur la phase-seuil. Les morphèmes qui interviennent dans ces gloses intensifient quelque peu ces dimensions, pour souligner l'extrême fusion des dimensions aspectuelles et qualitatives de la signification des items lexicaux, avec les aspects configurationnels, traditionnellement considérés comme plus grammaticaux, et qui sont représentés dans les linguistiques cognitives par des diagrammes spatialisants [32]. IV.2. L'exemple de MONTER et la subjectivation Comme deuxième illustration de la thèse avancée ici - qui affirme le rôle essentiel des anticipations praxéologiques et qualitatives agissant au sein des dynamiques de constitution - nous reprenons, sous une forme ramassée, les résultats principaux de Lebas & Cadiot (2003) : notamment l'analyse détaillée du verbe monter, et la discussion de la thèse de la subjectivation, fréquemment avancée pour rendre compte d'emplois tels que la route / l'escalier monte. Pour la commodité du lecteur, nous reproduisons directement les tableaux ou les listes auxquels nous étions parvenus. a. Première esquisse à partir des constructions, empruntant au Petit Robert 1 (1988) et au Robert Historique (1992). Dans ses emplois prépositionnels avec sujet humain : Dans ses emplois intransitifs avec sujet non humain : b. Dimensions principales Mouvement ascendant : escalader, grimper, gravir, s'élever c. Distribution des nominaux associés mouvement ascendant : mont, montée [33] ; Ces listes attestent déjà de la variété remarquable des régimes aspectuels et intentionnels qui s'associent au verbe. Certes, le passage vers un état polarisé HAUT caractérise fortement son sémantisme, mais à la condition de ne pas réduire cette dimension de l'élévation à la seule condition spatiale de verticalité [34]. Il est essentiel d'en remarquer la dimension de programmation intentionnelle, de préfiguration d'un terme, qui se lit plus directement dans les emplois « d'assemblage » (monter un kit, ou même monter une maison, pour peu que le processus de construction se laisse envisager dans le cadre d'une programmation inhérente), ou qui se lit encore dans les emplois de « constitution » (monter un projet). On reconnaît ainsi au cœur même du sémantisme de monter une télicité constitutive, au sens d'une visée programmée, et cela alors même que les bornes du procès ne sont pas imposées, mais seulement inscrites dans un horizon qu'il reste toujours possible de modaliser. Cette forme de télicité est également déterminante dans des emplois où l'occurrence d'un déplacement pourrait paraître la recouvrir entièrement, comme dans Anne monte se coucher, et même dans Anne monte l'escalier, où l'on voit se dégager l'intentionnalité du sujet et la visée du changement, bien plus fondamentalement que le seul déplacement, qui n'en est qu'une modalité. Cette même dimension assure la bonne transitivité entre monter et certains objets, dès lors qu'ils sont vus comme des synthèses de séquentialité ou de progression orientée : monter la côte, l'escalier, l'échelle, les gradins, les degrés. Notons surtout que la seule possibilité de parcours vertical ne suffit pas ( ? ? monter l'arbre, la colline, les airs), comme le montrent à rebours les exemples où une préposition médiatise cette nécessaire progressivité : monter à l'arbre, sur la colline, dans les airs. C'est d'ailleurs encore cette progressivité qui contraste monter le son avec ? ?monter le bruit et ?monter la musique, dans la mesure où le 'son' incorpore un principe de modulation d'intensité, alors que le 'bruit', ou même la 'musique', se laissent moins immédiatement profiler sur un mode séquentiel ou progressif. Cette combinaison caractéristique de progressivité et de télicité s'harmonise avec la possible implication du procès dans la constitution de son objet, qui s'apparente alors à un objet davantage 'effectué' qu'affecté. Les emplois de 'constitution' exploitent à plein cette intrication, les qualités aspectuelles du procès (avec saillance éventuelle d'un pôle générique HAUT) étant alors converties dans celles de l'objet effectué : monter un coup, un projet, la mayonnaise, les œufs en neige, etc. Plus démonstratifs encore sont les exemples où intervient plus directement un effet différentiel de choix lexical : monter une histoire s'oppose à inventer ou imaginer par la mise en avant d'une forte anticipation du processus de création, d'autant plus déqualifiante qu'elle a été située à un haut degré de complexité (ce sur quoi insiste monter toute une histoire). Au contraire de cet effet d'« artifice », monter un restaurant valorise positivement cette polarisation, différemment de créer ou ouvrir, mais manifeste le même type de constitution de l'objet. De même, monter un cheval présuppose de recomposer le cheval comme monture (programmation, domination), dans un climat d'activité intensifiée, totalement absent de monter sur un cheval. Verticalité, assemblage, projet, embarquement, dominance, activité prescrite, artifice, mécanique… ont ainsi le statut de modalités plus ou moins profilées, liées à des mises en contraste implicites - des « facettes », si l'on veut, déclinant une « ressemblance de famille », et se spécifiant selon les types de contextes. Si l'on accepte toutefois de rapporter ces facettes à la notion de motif linguistique introduite dans Cadiot & Visetti (2001, ch. 3), on y trouvera une certaine forme d'unité, consistant en une requalification de la visée de l'élévation selon l'axe de l'activité orientée et organisée du sujet (anticipation d'un terme, état polarisé HAUT, devenir agencé, trajectoire séquentialisée et cumulative). L'orientation spatiale et le mouvement ne précèdent donc pas leur investissement par la perspective d'action : au contraire ils ne sont perçus comme montée que dans la mesure où ils expriment cette perspective. Il est également important de remarquer que les emplois transitifs de monter saisissent leur objet dans des phases d'individuation, d'achèvement, et d'extériorisation très variables (depuis monter les valises jusqu'à monter un dossier, une mayonnaise, un coup). Si, plus radicalement, les « objets » se constituent toujours au travers d'une langue et dans le jeu intersubjectif des consciences comme des extensions du processus de leur visée, cela implique que les référents eux-mêmes, en même temps qu'ils s'individuent, restent des modalités des pratiques qui les constituent, que celles-ci soient inscrites dans une « programmation » initiale, ou homologuées par le procès en cours. C'est le même éclairage, apparemment orienté vers le sujet cette fois, qui révèle le jeu complexe de constitution référentielle, qui est celui des emplois dits « subjectivés » des verbes de mouvement, comme dans les exemples suivants avec monter : La route monte franchement, puis arrive à un étang. Pour décrire ces phénomènes, la tentation est forte de séparer de façon radicale ce qui relèverait de la stabilité référentielle ¬- les objets mis en place - et ce qui renverrait à un déplacement ou une action - en l'occurrence le « conceptualiseur » de la scène. Cette option est exprimée diversement par les théories cognitives (Langacker, Sweetser, Traugott) et même par la théorie de l'Argumentation dans la Langue (Verhagen, 1995) [35]. Elle se fonde sur l'hypothèse d'une extériorité entre prédicat et arguments, que nous avons déjà eu l'occasion de contester, tant au plan de ses corrélats phénoménologiques que de celui de son statut linguistique. C'est à la fois le modèle nominal, bien plus dynamique et discursif qu'il n'y paraît, et le modèle verbal, bien plus riche que le balisage des rôle actanciels ne le décrit, qui doivent être assouplis et surtout inscrits dans un fonctionnement fortement indexical du signe linguistique. Quel est en effet le point de vue de ces auteurs ? Il s'agit pour eux et d'abord de conserver le mouvement au cœur du sémantisme de monter. Et, puisque mouvement il doit y avoir, et que toute intuition en effet n'en est pas perdue, il ne peut être, pour une route qui monte, que déporté sur un plan « subjectif ». L'activité du « conceptualiseur » entre alors en avant-plan pour assumer ce qui ne peut plus être attribué à un actant dans la scène - si ce n'est un actant virtuel qui se déplacerait effectivement « au dehors », télépathiquement manipulé par le conceptualiseur, ou avec lequel celui-ci viendrait empathiquement s'identifier [36]. En quelque sorte, le « conceptualiseur » est invoqué pour la médiation entre certains objets (tels que les routes, les chemins, moyens d'accès, etc.) et certains types de mouvements (monter, descendre, aller, zigzaguer, etc.) pour dire que ces objets sont des lieux parcourus par ces mouvements. De tels dispositifs vont de pair avec une double séparation non questionnée : Or les lexèmes route, chemin, escalier, etc., incorporent des aspects prédicatifs essentiels, qui se spécifient en termes de perspectives de mouvement, d'accès, de parcours. Et corrélativement les routes, chemins, escaliers de notre monde pratique ne sont pas des « objets » disjoints de ces mêmes perspectives [37]. Les exemples ci-dessus expriment directement que, constitutivement, tel lieu qualifié par le mot route, présente les qualités d'une ascension, telle étendue qualifiée par le mot champ, présente les mêmes qualités, ainsi que tel support d'une progression rythmée, « échelonnée », caractérisé par escalier. Les énoncés en cause ne présentent de particularité d'emploi que si l'on s'attache à distinguer les actants mobiles et autonomes, des actants qui sont des synthèses de mouvements, des projections et des modalités de parcours. Ce qui, bien sûr, est légitime à un certain niveau de leur saisie. Mais les explications que nous critiquons s'adossent trop exclusivement à ce qu'elles ont constitué comme une nécessité pour elles, à savoir de disposer d'un espace qui ne serait là que pour servir de balise et de support aux mouvements d'actants, individués à la façon de mobiles sur des trajectoires extérieures. A cela nous opposons une autre vision du champ, où la dissociation entre actants, procès et cadre n'a pas à être assumée de la même manière, et où le modèle mobile-trajectoire n'est plus qu'une vision particulière et réductrice du mouvement [38]. Pour rester sur nos exemples, on voit ainsi qu'il est nécessaire de préserver dans l'analyse cette phase où le sujet (route, chemin, escalier) est en cours de constitution dans le cours même de l'énonciation ; et où, de façon solidaire, le prédicat monter ne fait qu'évoquer, ou esquisser, son sens supposé être de référence - celui d'un mouvement actualisé comme déplacement d'un mobile. En somme, il n'est pas besoin d'instance « subjective » supplémentaire (le « conceptualiseur » qui cheminerait mentalement sur la route pour que celle-ci puisse monter) pour dire qu'une route qui monte est une route montante : non seulement parce que la route n'est route qu'à raison d'un projet ou d'une perspective anticipée de tels mouvements ; mais encore parce que ces mouvements eux-mêmes ne sont que d'éventuelles expressions, des tracés si l'on veut, mais à l'état d'esquisse ou d'ébauche, d'une perspective constitutive saisie prioritairement dans sa phase inchoative (comme le signifie nettement l'expression prendre la route). Notre thèse trouve aussi à s'illustrer dans les phénomènes de forte défectivité, liés à cette individuation particulière des actants et des procès que les prémisses des linguistiques cognitives leur rendent difficile de prendre en compte. Ainsi : ? La route était en train de monter. Ces derniers exemples montre que c'est précisément lorsque l'extériorité mutuelle des prédicats et des arguments est poussée trop loin que l'énoncé devient impossible, dans la mesure où il ne reste plus alors comme valeur du mouvement que celle d'un mobile suivant une trajectoire (ce qui requiert ici un sujet de type animé, i.e. auto-mobile). Ce n'est qu'en restant en deçà d'une dualité fixité/animation (elle-même tributaire de la dualité objectif/subjectif), que l'on peut comprendre la complexité des profilages, qui tantôt embrassent une modalité globale d'un mouvement de constitution (la route serpente à travers les bois), tantôt resserrent le cadrage (la route zigzague à travers les bois), tantôt profilent des alternances de fenêtrages, tout en maintenant une identité continuée (la route ne cesse de monter puis de descendre). Plus généralement, nous insisterons sur l'impératif de ne pas considérer mouvement et/ou action uniquement dans leurs phases les plus extériorisées, objectivées, ou ontologisées (sous la forme par exemple de distinctions accomplies entre changement et mouvement, ou entre entités et processus). De telles réductions entraînent, soit vers une conception de la spatialité comme cadre extensionnel préformaté pour des repérages de déplacements, soit vers une codification des dimensions praxéologiques en termes de rôles actantiels, là encore formatés d'avance. A l'inverse, pour nous, les anticipations praxéologiques pertinentes ne se reconnaissent qu'à la condition de ne pas dissocier l'action-mouvement en espace d'abord (site/cadre de déroulement), modalités ou manières ensuite, rôles casuels enfin ; et à la condition d'envisager du même coup des niveaux variables d'individuation, et de dissociation entre actants, cadres et procès. IV.3 Surla distinction inergatif/inaccusatif Une autre possibilité serait de prolonger cette discussion dans un contexte plus grammatical, et de se rattacher à la distinction entre verbes inaccusatifs et inergatifs, en elle-même fort problématique, mais qui a incontestablement une résonance particulière s'agissant des verbes de mouvement [39]. Comme les autres langues romanes, le français répartit ses verbes sur les deux pôles, ce qui au passage montre que sa caractérisation comme langue verb-framed est largement caricaturale. Rappelons la version configurationnelle pure et dure de l'hypothèse inaccusative, telle que signalée dans Legendre & Sorace (2004). Selon cette hypothèse, les verbes intransitifs se répartissent en : De nombreuses tentatives d'inspiration syntaxique, se limitant en général à des sémantiques restreintes (thêta-rôles, rôles casuels), ont été faites pour établir et rendre mieux opératoire cette distinction. Un verbe inaccusatif, par exemple, aurait un sujet de surface qui réalise un rôle de patient ou d'expérienceur ; il s'intègrerait à des jugements thétiques de survenance, ou d'existence (Paul arrive, le temps passe). Les inergatifs seraient plutôt du côté de l'activité, c'est à dire tout aussi bien du côté ce qu'on appelle sa 'manière', sans considération de bornage (marcher, nager). Certaines approches, dites projectionnistes, cherchent à stabiliser cette distinction au niveau d'entrées lexicales considérées hors énoncé. D'autres, dites constructionnelles, refusent d'assigner par avance au niveau des entrées lexicales un statut définitif aux arguments, et veulent déterminer la distinction à partir de la conjonction entre les constructions et ces mêmes unités (Legendre & Sorace, 2004, p. 189-190). Certains tests ont été proposés pour soutenir l'idée d'une telle partition. Mais il est apparu qu'en réalité ils conditionnent des distributions qui ne se recouvrent pas. On cite la plupart du temps les critères suivants, que nous énonçons ici sous une forme délibérément sommaire : L'auxiliaire au passé composé : ETRE est un indicateur de l'inaccusatif, AVOIR de l'inergatif . Comme nous l'avons dit, ces tests s'avèrent modérément fiables, si l'on cherche à les corroborer les uns par les autres. Même en les combinant, ou en les pondérant, il s'est avéré difficile d'établir des règles permettant de définir les classes lexicales recherchées. On constate en réalité que ces distinctions, venues au départ d'un contexte de typologie syntactico-lexicale, mettent aussi en jeu la question de savoir ce qu'est une « activité agentive sans déplacement », par opposition à un « changement dynamique télique », pour reprendre les termes de Legendre et Sorace (2004). L'« activité » polariserait la classe des inergatifs, le « changement » celle des inaccusatifs. L'unique argument de surface des inergatifs aurait le statut d'un agent contrôlant une action, sans qu'elle s'applique à un objet détaché (par définition de l'intransitivité), celui des inaccusatifs serait plutôt un patient, ou le siège d'un procès de transformation sous l'horizon d'une visée (« télicité »). Toutefois, la distinction se brouille en fonction de traits aspectuels ou d'arguments supplémentaires, qui tendent à faire de ces phénomènes plutôt des effets de leurs modalités de constitution dans des contextes discursifs, qui eux-mêmes se décrivent mieux en termes de champ, de modulation attentionnelle, de distribution et d'individuation des fonds et des formes [40]. Ainsi, la sélection de l'auxiliaire être par les inaccusatifs semble indexée avant tout sur une phase résultative, combinée à une forte dimension télique. C'est précisément dans cette mesure que certains verbes, facilement classés comme inergatifs, peuvent aussi, bien que peut-être marginalement, accepter être pour auxiliaire. Il est reconnu que certains verbes (monter, passer), plutôt indexés sur des phases médianes (au sens de Boons, 1987), admettent dans de bonnes conditions les deux auxiliaires, la sélection se faisant en fonction de ce critère de phase (et d'une évaluation différentielle des alternances possibles), et non d'une appartenance à une classe fixe : Insistons sur le caractère paradoxal de ces oppositions : c'est lorsque la progressivité et l'ergativité sont les plus accentuées (a monté, a passé) que la télicité est résorbée ; inversement, ces mêmes progressivité et ergativité sont neutralisées par la perspective d'une télicité englobante, dont il faut souligner qu'elle n'est pas nécessairement programmée dans une intention préalable, mais seulement indexée sur un repère extérieur au procès, qu'il soit local ou temporel (est monté, est passé) [41]. De même, nous soulignerons, à la suite de Forest (1995, p. 181, sq.), que la proposition participiale est sensible, non seulement à des facteurs aspectuels (accompli, résultatif), mais aussi à des facteurs « empathiques » (en un sens quelque peu différent de ceux que nous avons évoqués plus haut) : Faisant suite à ces remarques concernant agentivité/télicité et empathie, illustrons, à partir des autres critères, d'autres dimensions encore de cette constitution discursive du champ, qui s'inscrivent plus nettement dans le cadre de notre discussion de l'analogie, ou du modèle perceptif en sémantique. Ainsi, les verbes classés inergatifs passent pour réagir négativement au critère de cliticisation partitive. Or, il suffit d'élargir le discours pour mettre en œuvre des points de vue qui affectent le mode de constitution des entités, dans un champ mieux compris en termes perceptuels. Si l'on peut en effet admettre l'inacceptabilité du deuxième des énoncés suivants : Le critère de l'ordre Verbe-Sujet illustre les mêmes fonctionnements de verbes pourtant classés inergatifs. Si l'on repousse a priori un exemple comme : Là encore, on peut parler d'une saisie holiste, c'est à dire non distributive et massifiée, qui fait l'objet d'un jugement thétique, où le pluriel pointe, non un décompte d'individus, ni même, à l'inverse, une collectivisation, mais plutôt une réitération d'événements indexée et unifiée par le site [42]. Conclusion Ces dernières considérations peuvent sembler digressives par rapport au sujet de cet article. En réalité, les phénomènes exemplifiés sous ces différentes rubriques se comprennent mieux en termes de champs perceptuels et de dynamiques de constitution. Evitant l'écueil d'une approche purement lexico-syntaxique, et celui, symétrique, d'une approche qui se voudrait sémantique, parce qu'elle s'appuierait à une ontologie préconstituée du mouvement et des entités, l'approche que nous proposons inscrit le procès de constitution à la source de la diversité des effets de sens, en écho avec celle des constructions. C'est ainsi que nous installons le principe d'une diversité constitutive des valeurs prises par un même lexème, entre agentivité/ergativité « forte » et passivité/ergativité « faible », entre dissociation, ou au contraire indifférenciation, des actants, des procès et des sites, entre événementialité liée à un point de vue externe, et transformation vue sous un angle plus intérieur et qualitatif. A notre sens, il serait impossible de rapporter ces variations à des entrées lexicales décrites sur un mode univoque, et qui procèderait d'une séparation entre lexique et discours. Ce que nous préconisons, c'est de rapporter les différents profils (y compris syntaxiques) des lexèmes à des régimes de formation anticipant les diverses phases de la constitution du champ sémantico-discursif. C'est en même temps tout le jeu des catégories sémantiques et aspectuelles, comme télicité, perfectivité, résultativité, agentivité, itérativité, et jusqu'à la référence au mouvement et au changement, que nous proposons de recomprendre dans les termes d'une dynamique 'interactive' de constitution. Autrement dit encore, ces catégories ne sont ni des termes primitifs, ni des propriétés assignées à des unités qui en seraient de toute façon les dépositaires, mais des propriétés émergentes avec le discours, qu'il faut éviter de faire converger d'avance selon des pré-jugés ontologiques. Si l'on veut absolument continuer de penser le lexique en termes d'enregistrements stockés, ce doit être au moins à la condition de ne pas l'isoler des différentes stratifications ou phases énonciativo-discursives. Ce que l'on appelle entrée lexicale n'est alors qu'un regroupement de divers régimes d'anticipation, non déductibles les uns des autres par des procédés compositionnels, ni dérivables à partir d'un modèle « ontologique » uniforme - notamment de l'espace et du mouvement. Un mode fondamental de la description procède alors d'une conception microgénétique du champ sémantique, qui soit de facture perceptuelle et praxéologique, refondée phénoménologiquement comme celle que nous avons mise en avant ici. Quitte à nous répéter, nous insisterons en conclusion sur l'intrication constitutive d'anticipations perceptives, praxéologiques et qualitatives, au sein de différentes phases de constitution, et donc sur une nécessaire corrélation avec des modes variés de différenciation linguistique entre actants, cadres et procès. Du même coup, les constructions ne doivent pas être comprises comme des compositions d'unités individuées a priori, mais précisément comme des parcours de différenciation et de constitution lisibles dans la diversité de ces phases. Cela implique à l'évidence de ne pas isoler la question des verbes, ici traitée, de celle d'un réexamen comparable des autres parties du discours, et des constructions elles-mêmes. Anderson, J.M. (1971). The Grammar of Case. Towards a localistic theory. CUP [1] Comme l'introduction l'a annoncé, nous entendons reproblématiser ici la notion de « verbe de mouvement », qu'on la conçoive à partir de prémisses ontologiques, ou qu'on la définisse de façon plus grammaticale, comme verbe de procès intransitif, mettant syntaxiquement en jeu, et impliquant dans sa valence sémantique, un unique actant, combiné avec un repérage de type locatif, dont le statut peut d'ailleurs varier entre celui de cadre, de circonstant, voire de quasi-actant (franchir la ligne, courir cent mètres). Voir par ex. François (1986). [2] Nous ne considérons dans le tableau ci-dessous que des verbes décrivant des 'procès', non des 'événements' intégrant lexicalement leurs bornes. Cf. le test souvent invoqué de l'alternance des groupes prépositionnels introduits par en et pendant : Pierre a couru/dansé/marché… pendant cinq minutes vs *en cinq minutes. Ces verbes relèvent en principe de la classe des inergatifs (sauf tomber, qui a des aspects de bornage et d'inaccusativité), tandis que les verbes intégrant des indications de bornage ou de deixis relèvent de l'inaccusativité (cf. nos remarques ci-dessous, en IV.3). [3] A la suite notamment de Geckeler (1973), Lamiroy (1987), Fradin (1988), Boons (1991), Pottier (1997). [4] Notons en passant que voler n'implique pas nécessairement de déplacement : il peut signifier « se soutenir dans l'air au moyen d'ailes » (Martin, 1983, p. 63). [5] Pour une préhistoire de l'aspect verbal dans les grammaires du russe, cf. Archaimbault (1999) [6] Rappelons que dans les langues slaves et dans bien d'autres, la base verbale exprimant un verbe imperfectif est souvent préfixée par un morphème (particule, préposition) qui exprime un ensemble d'indications de bornage. Ainsi, en serbo-croate de Bosnie (V. Redzovic, 2004, p. 32), à partir de la base ici-'aller', on forme na-ici-'tomber [sur quelqu'un]', ot-ici-'partir', 'iz-ici-'sortir', u-ci-'entrer', do-ci-'arriver, pri-ci-'s'approcher', s-ici-'descendre. En tibétain, ce sont aussi des particules préfixées qui indiquent des repérages non nécessairement bornant, mais directionnels, tels amont/aval, droite/gauche. Ou encore, comme le rappelle. R. Forest pour le russe : « venir se traduit, pas toujours aisément, par prixodit', ou à la rigueur par zaxodit' (« venir pour un moment »), podxodit' (« s'approcher ») » (Forest, 1999, p. 56). [7] Cf. Cadiot (1991, 1997, 1999, 2002), Cadiot & Visetti (2001a,b ; 2002), Lebas (1999, 2002), Lebas & Cadiot (2003), Visetti (2004), Visetti & Cadiot (2000, 2002). [8] Voir récemment le travail de S. Nicolle (2002). [9] Par configurationnel, nous entendons ici ce qui se détermine entièrement sous la forme de schèmes ou de diagrammes mis en saillance sur des fonds dont la topologie est considérée comme préalablement déployée (sans autres considérations). [10] En un sens apparenté à celui de Langacker (1987). Cf. Cadiot & Visetti, 2001a, p. 127 sq., notamment la note p. 133. [11] Présentation récente dans Talmy (2000, vol. II, ch. 3). Il s'agit d'une distinction à vrai dire très présente dans les grammaires traditionnelles, par exemple de l'allemand ou du russe. Rappelons cependant que la notion de 'satellite', dans la mesure où elle désigne d'abord des groupes prépositionnels distincts de la base verbale, doit être singulièrement reproblématisée pour tenir compte des phénomènes d'affixation, notamment dans les langues à 'morphologie affixale' qui en font un usage systématique au niveau de bases verbales composites - dont on ne saurait attendre le type de compositionnalité sémantique présumé caractéristique du satellite-framing. [12] Cela pousse aussi à qualifier certains de ces verbes de 'verbes de manière', en y voyant une adjonction de type intensionnel au déplacement et au mouvement, réduits de leur côté à de pures extensions spatiales. D'où la traduction mécanique de he swam over the Channel, par il a traversé la Manche à la nage, ou en allemand, de er laüft in das Haus par il entre dans la maison en courant : traductions certes complètes au plan référentiel, mais trop analytiques, en ce qu'elles méconnaissent la coalescence lexicale du mouvement et de la manière en anglais et en allemand, et imposent, en la détachant dans la traduction française, une focalisation sur ladite 'manière', loin d'être toujours naturelle au plan communicationnel. On peut penser que l'automatisme de telles traductions procède de la surestimation, dans les énoncés d'origine, de la saillance de la 'manière' supposée être indiquée par les verbes en cause : or, en allemand, par exemple, laufen peut s'entendre très ordinairement comme signifiant plutôt une aspectualité de 'mise en mouvement sans délai', et non la 'manière' bien spécifique de la course, en tant qu'allure naturelle. [13] Sans compter d'autres emplois qui semblent combiner toutes ces dimensions, comme allons bon, n'allez pas croire, etc., analysés longuement par R. Forest (1999, pp. 59-79) [14] Au point qu'un même énoncé parfois peut se lire de « deux » manières peu stables, selon que l'on centre son attention sur le frame extérieur, ou sur des modalités plus 'empathiques' et 'stylistiques' de l'action. Ex. il a zigzagué à travers les vagues. Le zig-zag, est tantôt est une manière de se déplacer, identifiée et extériorisée dans la forme d'une trajectoire étendue, tantôt une façon plus indéterminée de se mouvoir au sein d'un espace où les questions d'une direction d'ensemble, ou d'un changement de lieu, ne se posent pas au premier chef. [15] La conséquence en est bien sûr la tendance à démultiplier les sous-entrées lexicales pour une même unité. [16] Sur les équivoques liées au concept, et au terme même, d'empathie, voir ci-dessous, note 20. [17] Voir références en note 7 ci-dessus. Ces travaux ont été précédés par ceux de Cadiot & Nemo (1997a,b,c), qui allaient dans les mêmes directions, en restant davantage liés à des perspectives pragmatiques et de catégorisation nominale. [18] Les expériences de Heider et Simmel (1944) portent sur la perception des intentions, étudiée à travers des petits films d'animation où l'on ne voit jamais que des figures géométriques très simples (triangles, cercles, bâtonnets), en mouvement les unes par rapport aux autres. Les sujets les perçoivent alors comme engagées dans autant de scénarios complexes (agression, combat, fuite, protection, marques d'affection). Michotte (dès 1946) a proposé à ses sujets des animations de formes semblables, dont les mouvements donnent l'impression de chocs, poussées, lancements, poursuites, contournements. Ces expériences ont mis en évidence la généralité de ces phénomènes, en même temps que leur dépendance très fine par rapport aux conditions de trajectoires, de distances et de vitesses (pour une discussion et des compléments, voir Kanizsa, 1991, ch. 6 et 7). Dans le cadre plus contemporain des neurosciences, on présente souvent les neurones-miroirs comme une confirmation, au niveau du fonctionnement cérébral, de cette structure « empathique » de la perception des comportements : lesdits neurones-miroirs s'activant de la même façon chez le sujet (initialement un singe), qu'il s'agisse pour lui de percevoir une certaine action spécifique effectuée par un autre (comme de saisir une pomme), d'effectuer lui-même cette action, ou même seulement de se préparer à l'effectuer. Toujours est-il qu'en prenant connaissance de ces différents travaux, on réalise mieux, par exemple, que le trait de contrôle, souvent mis à contribution (sans être analysé !) dans la description des verbes d'action, implique toujours un entrelacement de dimensions temporelles, aspectuelles, attentionnelles, et qualitatives (intensité, modalités effectives du contrôle) ; loin de procéder uniquement à partir d'une physique spontanée, il qualifie tout le registre de l'intentionnalité, et par là s'inscrit tout aussi immédiatement sur le plan de l'interaction entre sujets. Soulignons également un point d'interprétation très important des expériences évoquées dans cette note. On peut évidemment les résumer en disant qu'il y a investissement spontané du mouvement par des « schèmes » d'action, qui animent ce qui devient de fait une scène ou un scénario. Mais une telle formulation tend à isoler le mouvement, et à faire de sa perception un préalable. On peut penser au contraire - et c'est l'option que nous prenons dans le débat qui nous intéresse ici - que des dynamiques d'anticipation praxéologiques et émotionnelles participent de façon précoce à la différenciation du champ, et donc à la constitution perceptive des contrastes significatifs et des mouvements eux-mêmes. [19] Cf. Rosenthal, 2003 ; Rosenthal & Visetti, 2003, p. 177-191. [20] Il faut prendre garde que le terme d'empathie va souvent de pair avec l'idée d'une projection subjective, qui surimposerait à des objets préalablement neutres des modalités ou des valeurs spécifiques à une intériorité qui en serait la source. Le concept de physionomie ici évoqué est à l'opposé de ce type de dédoublement : c'est directement au contraire, au niveau de la donation même des choses, dans et par l'activité de langage, que nous percevons ce type de qualités, en profonde solidarité par conséquent avec les valeurs instituées par les langues et les cultures (des qualia linguistiques, en somme : une chambre triste, un sourire fané, et même une voiture sexy). Nous insistons sur ce point en écho notamment avec notre critique de la thèse de la subjectivation, fréquemment avancée dans l'analyse de certains emplois verbaux (cf. section IV, ci-dessous). [21] Nous utilisons parfois 'perceptuel' pour souligner qu'il s'agit d'une perception entendue comme une modalité cognitive générale, ne se réduisant, ni à un schématisme topologique pur et simple, ni à la seule saisie sensible avec ses modalités classiquement séparées (les 'cinq sens', la proprioception, les kinesthèses, les émotions…). [22] A contrario, il convient de partir d'une théorie de la perception qui d'une part reconnaisse les modalités de sa constitution sociale, à travers notamment la spécificité des pratiques quotidiennes (et au-delà, de toutes les performances sémiotiques), et qui d'autre part ne vise pas à rabattre les spécificités des langues sur des universaux empruntés plus ou moins subrepticement à l'étude des langues indo-européennes. Pour un exemple illustrant la relativité de l'opposition linguistique dans/sous, dans sa relation aux gestes et ustensiles quotidiens (dont on peut penser que la vision elle-même en est affectée), cf. Sinha et Jensen de Lopez, 2000. A l'intérieur d'une même langue, se pose le problème comparable du voir comme, consistant en ce que nous voyons les choses comme nous les nommons - si bien que la diversité des désignations conditionne des différences dans la perception, et ne se réduit pas à un étiquetage différent d'entités laissées intactes par ailleurs. Pour des avancées dans cette direction, cf. The 2nd Annual Language and Space Workshop, University of Notre Dame, June 23-24, 2001 (L. Carlson, E. van der Zee, ed.). Avec notamment les articles de Smith ; Richards & Coventry ; Tversky & coll. [23] Cf. note 7 ci-dessus. Les lignes qui suivent sont extraites de Cadiot & Visetti (2001). [24] Les valeurs topologiques sont d'autant plus fondamentales qu'elles ne sont pas vraiment localisatrices par elles-mêmes, ce qui se traduit jusque dans les emplois spatiaux des prépositions. Comme l'ont montré tous les travaux sur la question, les prépositions en emploi spatial ne contraignent pas absolument l'organisation des lieux : elles construisent plutôt des repères régionaux, qui restent fortement sous-spécifiés. Ces topologies, toutefois, ne sont pas pour nous des bases univoques et systématiques. Ce ne sont que des dimensions de profilage parmi d'autres, qui doivent être elles-mêmes constituées, au sein d'un dispositif beaucoup plus hétérogène. [25] On trouvera ainsi dans (Cadiot 1997, 1999b ; retravaillé dans Cadiot et Visetti, 2001) des analyses développées sur d'autres motifs prépositionnels (POUR, AVEC, SOUS, CONTRE, DANS, EN, PAR, CHEZ), assortis d'exemples souvent négligés, ou esquivés par les problématiques spatialistes. [26] Le motif de la mise en contact (selon nos termes) ne se constitue pas « dans » le champ extériorisé de l'espace physique et/ou sensible (notamment tactile) - même s'il passe aussi par lui. Il est à comprendre en un sens générique, morphémique, comme débordant toujours le registre d'une expérience sensible étroitement conçue, qu'il contribue en réalité à creuser et stabiliser à partir de ses anticipations propres (elles-mêmes en formation à travers l'activité de langage et les performances sémiotiques de tous ordres). Certaines diagrammatiques réduisent ce que nous appelons ici contact à un point de visée (pour une discussion à partir de cet autre point de vue, voir ici même l'article de J.-M. Fortis, section A4) : mais c'est transformer en un schème purement optique, décalqué sans doute d'une certaine conception de la vision, les dimensions qualitatives et praxéologiques de cette « visée », qui est pour nous anticipation générique d'un contact (non nécessairement sensible ou 'figuratif', mais au contraire décroché en principe de ces strates de l'expérience). Insistons aussi sur son caractère proprement linguistique, i.e. constitutivement dépendant de la singularité d'une langue. [27] Il convient de souligner l'absence de tout étalon absolu pour la dite stabilisation. A supposer qu'une échelle adaptée à tel type de discours soit envisageable, rien n'impose d'aligner toutes les unités sur un standard unique. Pour ce qui est par exemple de la référence, il y a des « profondeurs » variables d'engagement thétique, qui peuvent s'exprimer à des rythmes, et avec des degrés d'indexicalité, très différents. [28] Pour en donner très rapidement une idée, rappelons quelques séries concernant les prépositions EN et PAR, qui montrent une implication très variable de l'espace, tant au plan de sa différenciation en lieux que de sa saillance thématique. Pour EN : hommes en mer, maison en flammes, pommier en fleurs, chienne en chaleur, femme en cheveux, propos en l'air. Pour PAR : Voyager par la route ; être emporté par le courant ; passer par le jardin ; prendre par la gauche ; regarder par le trou de la serrure ; attraper par la cravate ; tuer par balle. [29] La dimension du (tirage au) sort, plus généralement de l'alea, qui pourrait paraître cantonnée aux domaines couverts par le nom sort, reste très présente dans des emplois de sortir comme : il n'est rien sorti de cette discussion,, le numéro 37 est sorti au Loto, etc. On peut émettre l'hypothèse que cette dimension reste toujours lovée en intension, à travers l'idée que la phase extérieure d'une sortie reste indéterminée, et même contingente, au niveau du verbe lui-même : ce qui contraste avec sa phase amont, créditée d'une intériorité constitutive. [30] On retrouvera ces directions principales en suivant les listes parasynonymiques des dictionnaires. Par ex. pour partir : déguerpir, échapper, s'enfuir, s'effacer, filer, se sauver, s'éclipser, disparaître, démarrer, commencer. Pour sortir : sourdre, dégager, percer, poindre, pousser, apparaître, provenir de, naître, tirer, extraire, vider, publier. Notons bien que nous ne traitons ici que des emplois intransitifs. [31] Rappelons la mise en continuité impliquée par vers, qui s'oppose en général à la solution de continuité entre source et cible indiquée par pour. On peut même dire que de ce point de vue, il y a instruction partagée entre sortir et vers, d'une part, partir et pour, d'autre part. [32] Dans l'évolution, on observe parfois une tendance à « retraiter » ou moduler par préfixation des aspects déjà émergeant au niveau d'un premier lexème, et qui vont dans le sens de ceux que nous mettons en avant. Par ex. on passe de sortir à ressortir, non pour dire 'sortir une seconde fois', mais pour souligner les dimensions qualitatives décrites ici, en somme pour signifier quelque chose comme 'mieux se dégager'. De même, dans rentrer, il ne s'agit pas tant de redoubler le processus d'entrée, que de mettre l'accent sur une certaine ergativité qui le soutient, d'une façon qui reste d'ailleurs ambiguë entre une intensité moindre ou supérieure. [33] Comme le signale François Nemo, même en usage dénominatif, un mont peut ne correspondre qu'à un très faible « déplacement » ascendant, renvoyant à une éminence autrement sensible qu'à partir d'échelles spatiales (ex. le mont Beuvray en Sologne, ou le mont de Vénus, dont l'emplacement varie selon les auteurs depuis la Pléiade, cf. DHLF, p. 1267). On retrouve donc jusque dans le registre dénominatif un retrait des dimensions de verticalité et de déplacement, que l'on reconnaît plus facilement au verbe, et à son autre déverbal plus 'processuel' montée. [34] Même complétée d'une phase terminale de « recouvrement » de la cible, ainsi que le suggérait B. Pottier. [35] Voir Lebas & Cadiot (2003) pour plus de détails. [36] Il est difficile de déterminer la composition exacte du mélange de « subjectivité » et « d'objectivité » que Langacker propose (1987, 1991, 1999). Et il est difficile également de comprendre la nature éventuellement « empathique » de cette « subjectivité ». Mais quel que soit le dosage de projection du sujet (selon ce type de conception « empathique »), par rapport au mouvement objectivé sur la scène, l'idée demeure d'un déplacement parcourant une extension stabilisée. On peut admettre qu'une dimension « empathique » reste sensible dans la bonne acceptabilité de, par exemple, la route monte avec peine jusqu'au sommet. Mais en même temps, cette interprétation trouve rapidement ses limites, avec notamment les phénomènes de défectivité liés au temps et à la spécificité : * la route est montée avec peine jusqu'au sommet, ou ? telle route monte plus péniblement que telle autre. Cf. notre discussion immédiatement ci-dessous. [37] Encore une fois, nous défendons nos thèses sur un terrain qui peut paraître difficile, ou délicat pour elles. Si au contraire, nous nous placions dans des registres que d'aucuns diraient plus notionnels, ou abstraits, ces thèses se présenteraient sans doute sous un jour plus intuitif (par ex. dans les expressions idiomatiques comme route du bonheur, chemin de la sagesse /du succès). [38] Pour une refonte phénoménologique du concept de mouvement, dans la suite de M. Merleau-Ponty et J. Patocka , on pourra se reporter aux travaux de R. Barbaras (1998, 2003). [39] Sans rappeler ici la très abondante littérature sur le sujet, signalons le récent article de G. Legendre et A. Sorace sur les langues romanes (2004) ; également l'intéressante discussion de R. Forest (1995). [40] Dans un autre contexte théorique, et pour refléter la gradualité de la distinction inergatif/inaccusatif, Sorace avait proposé une hiérarchie de traits conditionnant, par exemple, la sélection de l'auxiliaire : changements de lieu, d'état, continuation d'un état préexistant, processus incontrôlé, contrôlé (avec ou sans mouvement). Nous dirons simplement que ce type de présentation, si utile qu'elle puisse être, tend encore trop à rapporter la question à une vision étroitement lexicale. Du même coup, cette démarche détache trop l'acceptabilité syntaxique des phrases, des dimensions de cohérence, voire d'harmonie, proprement énonciatives et discursives. [41] Dans des usages moins standards, on retrouve avec l'auxiliaire être des verbes pourtant classés inergatifs, comme courir (il a couru chez le médecin), par exemple pour accentuer un effet de survenance, de ponctualisation : aussitôt je suis couru chez le médecin. En sens inverse, citons H. Bauche dans Le Langage populaire (1916, Payot, p. 112) : « le verbe avoir remplace souvent comme auxiliaire le verbe être dans les verbes neutres [i.e. en emploi intransitif] ou pronominaux. Ex. : « je suis monté au second », devient j'ai monté au deuxième ; « je suis sorti dans l'après-midi », j'ai sorti le tantôt ; « il est rentré ce matin », il a rentré ce matin ». [42] On peut souligner le caractère holiste de la théticité elle-même, à saisir entre position d'existence et localisation. Encore une fois, cette forme de théticité ne fait pas des entités la source de l'activité qui leur est par ailleurs attribuée, ni n'individue et ne positionne séparément les dites entités. Celles-ci deviennent des aspects de la scène globalement visée, un peu comme dans les énoncés météorologiques (la pluie tombe, il pleut), dans les constructions impersonnelles (il lui arrive de gros ennuis), et sans doute, pour une part qui reste à préciser, dans les constructions intransitives qui s'interprètent sur le versant inaccusatif (le rideau tombe, et même la montre marche). |
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